đż Les PoĂšmes du Jour LevĂ©
Chaque matin, à la premiÚre minute, les mots anciens sortent de leur sommeil, portés par le souffle léger du souvenir.
Ici sâĂ©veillent les poĂšmes publiĂ©s ce mĂȘme jour, parfois un an, parfois dix ans plus tĂŽt, mais toujours vibrants, toujours vivants.
Ils surgissent comme des reflets dans lâeau, des fragments dâĂ©ternitĂ© posĂ©s sur la date du jour, offrant Ă nos cĆurs un miroir et Ă nos vies⊠une mĂ©moire.
đ Aujourdâhui, ce ne sont pas nos annĂ©es que lâon fĂȘte, mais celles des vers, des images, des cris, des Ă©treintes, des silences, car chaque poĂšme est un anniversaire du cĆur.
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Sur le chemin des étoiles

Les lucioles navigatrices et les papillons lumineux
Mâouvraient le chemin des Ă©toiles quand je me promenais la nuit
Vers le vieux pont désaffecté qui surplombait la voie ferrée
Du dernier train de marchandises qui ne passerait plus jamais.
Chemin faisant, lorsque la Lune se renouvelait dans le noir,
Seuls les vers luisants me guidaient â câest ainsi que je les nommais â
Jâappris plus tard le mot « luciole » mais le chemin Ă©tait passĂ©
Dans lâoubli de ces promenades qui luisent au fond de ma mĂ©moire.
Je pense souvent Ă partir la nuit dans la forĂȘt profonde
Mais les papillons ne jouent plus les aiguilleurs du ciel dâĂ©toiles.
Mon vieil ami imaginaire est sidéré de courbatures
Et mon cĆur dâenfant nâen a plus que pour deux heures seulement.
Mais ce soir, fin du mois dâavril, jâen ai rencontrĂ© lâangelotte
Qui mâa confiĂ© le tĂ©moin Ă rapporter Ă sa comparse.
Jâai pris ce feu follet fĂ©brile aux flammĂšches encore palĂŽttes
Mais les ai gardées néanmoins malgré ses étincelle éparses.Tableau de Jana Brike sur http:www.janabrike.com .
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En attente du 1er mai

Ă la recherche du muguet cueilli tout frais dans les forĂȘts,
Jâai dĂ©couvert une vendeuse qui le vendait Ă la sauvette.
Son étal, un peu déglingué nacré de teintes phosphorées
Ainsi que sa tenue frondeuse juraient avec sa peau dâhelvĂšte.
Car elle Ă©tait en tenue dâĂve malgrĂ© la fraĂźcheur du matin,
Sans doute un argument de charme pour mieux attirer le chaland.
Mais elle se tenait sur la grĂšve aux abords du Quartier Latin
Tandis que deux ou trois gendarmes lâexaminaient, les bras ballants.
DĂ©sirant tenter lâaventure malgrĂ© les trois gars galonnĂ©s
Pensant le muguet chouravĂ© selon lâavis des trois pandores,
Elle disparut sous une tenture, mâinvitant Ă la talonner,
Les trois hurlant comme si jâavais ouvert la boĂźte de Pandore.
HĂ© non, le commerce Ă©tait libre comme de coutume ce jour-lĂ
Et elle nâĂ©tait pas vraiment nue, juste un string de couleur pervenche.
Mon cĆur perdant mon Ă©quilibre, je me retrouvai au-delĂ
Du plus beau premier mai connu Ă marquer dâune pierre blanche.Illustration de Milo Manara.
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LaurelĂŻne
Les deux Gemini
Lâune a les yeux cousus de nuit mais dâun seul geste, elle bĂątit
Des mondes dâor et de silence sortis du puits de lâinnocence.
Lâautre a le regard clairvoyant fixĂ© sur tout mais sans Ă©lan ;
Elle contemple, elle sait lire mais nul soupir dans ses délires.
La Lune au front, le cĆur en cendres, elles se frĂŽlent sans sâentendre
Et dans la boucle de leurs bras se devinent ce quâelles ne sont pas.
La Lune et son miroir dâargent qui sâen va les dĂ©partageant ;
La Lune au miroir mordoré reflÚte leurs cheveux dorés.
Le secret des deux Gemini vient des univers infinis.
Lâune ne voit que par le cĆur, lâautre nâen a nulle rancĆur ;
Lâune enfante tout plein dâimages et lâautre saut lui rendre hommage ;
Lâune et lâautre seraient la mĂȘme car lâune comme lâautre mâaime.Aquarelle de Phyllis Mahon sur https:www.phyllismahon.com .
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LaurelĂŻne
Le don de soi

Je me donne
Entre deux battements de coeurâŠ
Câest son silence qui mâĂ©coute
Câest dans son vide intemporel
Que je la perçois toute nue.
Juste avec ce rire moqueur,
Juste son sourire qui me goûte
Toute lâessence corporelle
De tout mon amour contenu.
Vois ! Je te touche sans te voir.
Sens ! Je tâaime sans te sentir.
Goûte ! Je te vois sans te goûter.
Touche ! Je te sens sans te toucher.
Ne crains pas de tâapercevoir
Tout ce que tu peux ressentir.
Ta nudité sans en douter
Câest toi dans ma chambre Ă coucher.
Tu te donnes
Je suis venue sans robe, sans mot,
Juste un soupir contre ta peau.
Jâai cachĂ© mes seins dans mes bras,
Mais mes yeux tâimploraient dĂ©jĂ .
Je frĂ©mis quand tu me regardes â
Non par peur, mais parce que jâose.
Je suis lâĂ©crin, tu es lâagate ;
Et câest ma gĂȘne que je dĂ©pose.
Je mâouvre sans condition,
Le cĆur battant dâhumilitĂ©.
Je veux ton souffle pour maison,
Ton désir pour éternité.
Pose ta main â je suis ton fruit,
Ta source, ton cri, ton royaume.
Prends-moi, doucement, dans la nuit :
Je suis Ă toi, je suis ta femme.Illustration de François Miville-DeschĂȘnes.
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HélÚne fraßche du 14 février

La nature devient un peu gauche au lieu de reprendre ses droits
Face au réchauffement climatique dont la météo a le don.
Le climat fait ainsi lâĂ©bauche dâorages violents qui foudroient
Sans doute sous des érotiques coups de foudre de Cupidon.
Câest ainsi que la belle HĂ©lĂšne, une suissesse un peu revĂȘche,
Sur les bords dâun lac helvĂ©tique sous une pluie de fĂ©vrier,
Surgit, dâune peau de porcelaine ruisselante de gouttes fraĂźches,
Pour une rencontre érotique dont tous mes sens étaient vrillés.
Eh bien, la pluie est souveraine pour les rencontres amoureuses
Et les quatorze fĂ©vrier ne sont plus vraiment ce quâils sont !
Sous une atmosphĂšre sereine, humide, chaude et savoureuse,
Je devins lâamant-ouvrier au zĂšle des plus polissons.RĂ©ponse de la Belle HĂ©lĂšne par Laureline Lechat :
Tu croyais la pluie faite dâeau,
Mais câest mon corps qui se rĂ©pand.
Je suis tombée, nue, de là -haut,
Un quatorze aux parfums brûlants.
La Suisse gelait sous février,
Mais moi, jâĂ©tais feu sous lâondĂ©e
Chaque goutte était un baiser
Que mes seins tenaient éveillé.
Tu disais : âHĂ©lĂšne, es-tu vraie ?â
Jâai souri, trempĂ©e de dĂ©sir,
Car ce jour-lĂ , dans tes forĂȘts,
Câest mon amour que tu sentis frĂ©mir.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux de le crĂ©diter.
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Adama & Ăva


Au commencement pas de sexe ou plutÎt⊠rien que des femelles !
Et Dieu vit que cela était bon sans trop se poser de questions.
Mais Adama restait perplexe⊠il lui fallait une jumelle
Qui ne soit pas casse bonbon et présenta sa suggestion.
Alors Dieu lui prit une cĂŽte et usina Ăva, son double
Afin de tenir compagnie à la moitié qui lui ressemble.
Au début, elle avait la cote mais bien vite elle sema le trouble.
Apparemment, quelle avanie de mettre deux femmes ensemble !
Avec des anges conciliateurs, Dieu tenta de consolider
Ce que sâfaisaient ces deux pimbĂȘches au-delĂ de lâentendement.
Mais plus les pacificateurs leur proposaient de valider
Un accord, plus les deux revĂȘches exigeaient le commandement.
Dieu se dit que la femme est bonne Ă condition quâil nây en ait quâune
Et comprit quâil fallait du sexe apte Ă la communication.
Il crĂ©a Marcel et bobonne, pas trĂšs malins â dont des lacunes â,
Mais qui résoudraient leurs complexes au moyen de la fornication.Tableaux de Rachel Gregor sur https:www.createmagazine.coblograchel-gregor-cruel-babes-exhibition-hashimoto-nyc .
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Triple anniversaire

Lorsquâune heureuse coĂŻncidence rassemble pour la mĂȘme date
Lâanniversaire de la maman et la naissance de ses jumeaux,
Il y a là une évidence : les trois ùmes étaient candidates
Ă se retrouver en ce moment pour un destin prestissimo.
La vie⊠quel Ă©trange paradoxe oĂč lâĂąme joue tantĂŽt le rĂŽle
Dâenfant soumis, dâenfant rebelle, dâune jeunesse dĂ©lurĂ©e.
Puis de lâadulte hĂ©tĂ©rodoxe qui va faillir Ă sa parole
Et pour finir une ribambelle dâenfants alors prĂ©maturĂ©sâŠ
âŠprĂ©maturĂ©s pour acquĂ©rir tout ce quâil/elle a mis des annĂ©es
à conquérir pour sa lignée dont il/elle ne savait rien encore.
Sans doute doit-il/elle encore quérir une expérience surannée,
Une derniĂšre pour aligner sa vie au livre des records.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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Adieu avril, bonjour mai

Janvier glacial, février froid, mars et avril bien trop humides
Me jettent en ce dĂ©but dâannĂ©e un cruel refroidissement.
Pourtant je prie avec effroi du bout de mes lĂšvres timides
Pour un renouveau surannĂ© qui manque hĂ©las dâagissement.
à défaut du réchauffement planétaire annoncé partout,
Jâai dĂ» mal choisir mes frontiĂšres et je ne sais plus oĂč jâen suis.
Probablement lâĂ©chauffement attendu en mai et surtout
Pour ses journĂ©es primesautiĂšres et tout le printemps qui sâensuit.
Adieu avril, tu mâas vantĂ© tes qualitĂ©s mais sur le fil
Du rasoir qui sâest Ă©moussĂ©, sans doute est-il un peu rouillĂ©.
Jâaspire sans mâĂ©pouvanter Ă revoir le meilleur profil
Du beau temps sans cesse repoussé aux calendes grecques brouillées.Illustration de June Leeloo sur https://havengallery.com/portfolio/june-leeloo-imaginarium
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La marque de la bĂȘte dâavril

Quand Adam sortit de la glaise, il portait la marque Ă lâĂ©paule
Qui indiquait dans quelle cuve son corps avait été pétri.
Un joli code en lettres anglaises qui indiquait le monopole
Du clan des anges de Vitruve et leur divine géométrie.
Ainsi Adam Ă©tait tatouĂ© et sans doute son Ăve allouĂ©e
Aux tùches de procréation mais sans la marque de fabrique.
Mais bien vite, il faut lâavouer, elle fut plutĂŽt dĂ©vouĂ©e
à servir de récréation à son partenaire lubrique.
Adam avait-il un nombril ? Eh non, mais il portait le signe
Avec le nombre de la bĂȘte codifiĂ© dans lâalgorithme.
Il serait né début avril, bélier porteur de la consigne :
Vivre, sans se prendre la tĂȘte, un vrai « carpe diem » Ă son rythme.
La suite se devine Ă peine, le projet nâa pas fonctionnĂ©
Car ils firent vite connaissance du véritable plan de Dieu :
Faire des dizaines, des centaines, des milliards de fils abonnés
Ă un contrat dont la naissance exige un tribut fastidieux.Les athlĂštes du monde entier se dĂ©shabillent pour le « Calendrier des CharitĂ©s », et les photos feront battre votre cĆur plus vite sur https://www.boredpanda.com/athletes-charity-calendar-photoshoot-dominica-cuda
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DâoĂč viens-je, oĂč vais-je et Ă quel Ă©tage jâerre ?

Quand tu as lâadresse exacte mais pas lâĂ©tage
JusquâĂ prĂ©sent quatre dimensions â la latitude, la longitude,
LâĂ©tage et la date attendus â suffisaient pour un rendez-vous.
Je dois, malgrĂ© mes attentions, â cela devient une habitude â
Avoir une chance de pendu pour trouver lâentrĂ©e, je lâavoue.
Quand tu as lâĂ©tage mais pas la porte dâentrĂ©e
Jâai trop souvent tournĂ© en rond pour trouver lâaccĂšs dĂ©signĂ©
Par des numĂ©ros bis ou ter qui nâapparaissent nulle part.
Jusquâau bout dâune heure environ oĂč quelquâun peut me renseigner
En mâoffrant la clef du mystĂšre qui fera tomber le rempart.
Quand tu as la bonne porte mais le mauvais rendez-vous
MĂȘme les taxis font chou blanc ; Ă croire quâil est impossible
De trouver la rue qui convient et lâimmeuble en toute innocence.
La vie nâest quâun jeu ressemblant Ă une carte incomprĂ©hensible
OĂč lâon ne sait ni dâoĂč lâon vient, ni oĂč lâon va, ni dans quel sens.Illustration de Susan King
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Coucou ! Tây es ?
En suisse, ils font trĂšs bien les choses en ce qui concerne les oiseaux
Qui servent de garde-manger au chat le plus intelligent.
Mais les oiseaux plaidant la cause quâon les prenait pour des zozos,
En ont marre dâĂȘtre dĂ©rangĂ©s par ce matou dĂ©sobligeant.
On leur éleva les mangeoires et verrouilla leurs maisonnettes ;
Le chat passa donc par le toit â on nâavait pas pensĂ© à ça !
On installa des pataugeoires, des troncs enduits de savonnettes
Et le chat, au début pantois, finalement y renonça.
Nous appelons donc « coucoutiers » ces drĂŽles dâarbres dĂ©fensifs
Que tous les oiseaux plébiscitent trouvant la méthode adéquate.
Mais le chat que vous redoutiez passa tout lâhiver, lâair pensif,
Guettant la maniĂšre illicite de rĂ©inventer lâouvre-boĂźte.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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Tout pour les vacances
Contre les soucis de la vie et lâesclavage du travail,
LâĂȘtre humain moderne se drogue de fĂȘtes et de carnavals.
On est ensemble, on est ravi, on apprécie les retrouvailles,
On se suit partout sur les blogues, lĂ en amont, lĂ en aval.
Trois cent soixante-cinq jours par an, autant de jours dâanniversaires
Multipliés par habitants dans les villages et les cités,
Avec les enfants, les parents et les amis toujours sincĂšres
Et les échos concomitants de musique en intensité.
Tant pis si tout le week-end nuit et envahit le voisinage
Et tant pis si les minets rùlent quand les toutous aboient gaiement !
Chantons, dansons toute la nuit, avant dâatteindre le troisiĂšme Ăąge
Car la jeunesse est libérale et populaire, ah oui vraiment !Tableau de Natalia Ivanova sur https:m.facebook.comstory.php?story_fbid=pfbid02kWFBXk2YvxtmjBKcPYde9cum75cjCvtypYDj8dsWf4A3NY5TNcWrBBYjHyYySjVRl&id=1436215845 .
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Courbes et méandres



MĂȘme en Suisse la pollution grimpe au sommets de nos collines
Et les ruisseaux chargés de pluies arborent des teintes bizarres.
Suivant les circonvolutions de ces eaux jadis cristallines,
Jâai recherchĂ©, lâesprit instruit, lâorigine de chaque mare.
La vĂ©ritĂ© nâĂ©tant pas droite mais courbĂ©e de plusieurs mĂ©andres,
Je me suis souvent Ă©garĂ© et jâai parfois tournĂ© en rond.
JusquâĂ ma chute maladroite comme un imbĂ©cile au pied-tendre
Dans des éboulis bigarrés couleur ambre, rouille et marron.
Mais je ne suis pas gĂ©ologue et câest lĂ mon moindre dĂ©faut.
Ce nâest pourtant pas trĂšs sourcier de dĂ©couvrir le pot-aux-roses !
Mais pas besoin dâĂȘtre Ă©cologue ou dâĂȘtre un savant comme il faut
Pour savoir quâil faut se soucier dâune apocalypse morose.Tableaux de Phyllis Shafer sur https:stremmelgallery.comphyllis-shafer-beneath-one-sky .
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Les eaux moirées



Les reflets pervers narcissiques nâĂ©tant pas ceux que je prĂ©fĂšre,
Jâessaie de prĂ©voir lâavenir dans lâimage inversĂ©e du temps.
Hélas les pollutions toxiques me montrent une étrange atmosphÚre
Qui tendrait Ă me prĂ©venir dâun poison latent rebutant.
Alors je mâen vais explorer les flaques et les mares stagnantes
OĂč lâeau de pluie a dĂ©cantĂ© dans la froidure de lâhiver.
Mais le printemps vient déplorer des odeurs pas trÚs avenantes
Dans ces endroits désenchantés exempts du moindre fait divers.
Sans doute les ruisseaux rieurs ruissÚleront de beaux présages
HĂ©las des flots de mousse orange sâĂ©coulent des derniĂšres pluies.
Quel est ce démon bousilleur qui gùche les beaux paysages ?
Flore véritable sporange ou corruption sortant du puits ?Tableaux de Phyllis Shafer sur https:stremmelgallery.comphyllis-shafer-beneath-one-sky .
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En queue de poisson dâavril
FĂ©vrier, fin en queue de poissons ; mars, exit dâun coup de bĂ©lier ;
Avril part sur un coup de tĂȘte, un coup de cornes de taureau.
Et voici mai en pùmoison avec ses brins de muguets liés
Qui sâen vient piquer la vedette au mois qui reste sur le carreau.
Finalement ce mois dâavril fut un mois assez capricieux
Avec ses giboulées de mars qui ont joué les attardées,
Malgré ses coups de vent virils mais aux flamboiements délicieux
Du Soleil et de sa comparse, la Lune et son halo fardĂ©.Illustration du calendrier dâOlga Ert sur https:www.behance.netgallery186943calendar .
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Penchagramme et pentadrame
Il regardait par la fenĂȘtre comme si sa vie en dĂ©pendait.
Dâailleurs il perdait lâappĂ©tit ou bien sâen trouvait constipĂ©.
Mais il fallait lui reconnaßtre un cafard qui se répandait
Et donnait petit Ă petit une envie de sâĂ©manciper.
Aujourdâhui reste son reflet car le corps a pris ses vacances
Dans une maison de campagne oĂč il sâamuse avec fiertĂ©.
Non, ce nâest pas un camouflet mais lâeffet dâune consĂ©quence
Dâun chat qui avait pour compagnes la nature et la libertĂ©.Tableau de Lisa Parker.
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LâĂ©chelle dĂ©mocrate
à quelle échelle te fies-tu, toi qui me donnes des leçons
Assise sur ton piĂ©destal qui te donne lâair prĂ©tentieux ?
Démocratie, te moques-tu des contradictions qui, elles, sont
Dissimulées comme des vestales gardiennes du feu contentieux ?
Tu mâĂ©values comme Ă©lecteur, tu me voudrais Ă la hauteur
Ă chaque responsabilitĂ© du barreau oĂč jây ai Ă©lu
Mon pied solide et protecteur tandis quâun contrepoids sauteur
MâentraĂźne dans lâimbĂ©cilitĂ© du mouton la plus absolue.Tableau de Catrin Welz-Stein.
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Le Grand Plan du XXIĂšme siĂšcle
Ceux qui affirment que le futur ne serait pas Ă©crit dâavance
ObĂ©issent Ă ceux qui lâĂ©crivent avec nos destins annotĂ©s.
Chaque journée fait la suture avec le Plan en connivence
Afin que chacun y souscrive selon sa page numérotée.
Napoléon laissa à tort les Anglais clore son chapitre
QuâAttila â ou bien Attali â avait dĂ©jĂ dĂ©terminĂ©.
Aujourdâhui, on est plus retors ; on laisse un pantin faire le pitre
Ă lâĂlysĂ©e pour lâhallali qui va tous nous exterminer.
Depuis le siÚcle précédent, la Terre accuse des accidents
Avec des attentats prévus pour monter sur ses grands chevaux
Qui poussent le peuple excédent à émigrer en Occident
Et sous le couvert dâimprĂ©vus nous soumettre Ă lâOrdre Nouveau.Tableau de Shiori Matsumoto sur https:iamachild.wordpress.comcategorymatsumoto-shiori .
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Roulez jeunesse !
La vie dâavril tient Ă un fil sur le dĂ©part du mois de mai
Et les heures à toute berzingue commencent déjà à dériver ;
Les derniÚres minutes défilent, elles sont déjà périmées,
Et les secondes deviennent dingues Ă franchir la ligne dâarrivĂ©e.
Top chrono ! La premiÚre seconde a explosé le chronomÚtre
Dâores et dĂ©jĂ se prĂ©cipitent les premiĂšres heures de la journĂ©e.
Aujourdâhui sâouvre un nouveau monde, un nouvel ordre vient de naĂźtre
Tous les brins de muguet palpitent et moi, je vous paie ma tournĂ©e !Illustration dâaprĂšs HergĂ©.
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Lâastrologie Ă©rotique


Quand le temps jouxte lâinterstice entre les mois et les saisons,
Les signes sâalignent et sâembrassent selon les astres en conjonction.
Ă lâĂ©quinoxe ou au solstice, lâastrologie voit ses maisons
Trembler sous les courants que brasse lâamour selon sa conduction.
Entre Monsieur du mois dâavril et Madame du mois de mai,
Les traditions parlent dâelles-mĂȘmes selon la mode de VĂ©nus.
Monsieur se dĂ©couvre dâun fil, Madame fait ce qui lui plait ;
Et pour un court instant, ils sâaiment jusquâĂ minuit, au terminus.Tableaux dâEmily Winfield Martin.
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Le cycle de la Lune – 2


Au pied de lâarbre du vivant, racines infinitĂ©simales,
Mon existence nâest un maillon issu du monde minĂ©ral.
Mes pensĂ©es sâen vont dĂ©rivant vers leur destinĂ©e animale
En transitant par le sillon du degrĂ© dâordre vĂ©gĂ©tal.
Je suis dans la petite graine qui pousse sous lâaction lunaire
Afin de produire le fruit qui nourrit lâoiseau solitaire.
Je serai lâinstinct qui lâentraĂźne dans sa migration millĂ©naire,
Lui, qui jouit de lâusufruit dont la Terre est propriĂ©taire.Tableaux de Toni Demuro sur https:www.tuttartpitturasculturapoesiamusica.com201307Toni-Demuro.html?m=1 .
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Le cycle de la Lune – 1


La mort nâest quâun arbre de vie qui sâĂ©vapore vers la Lune ;
Lune qui absorbe lâessence de cette substance organique.
La Terre, elle-mĂȘme pour sa survie, lui envoie sa manne opportune
Pour ballotter en connaissance dans ses marées océaniques.
Moi, lâĂȘtre humain, au mĂȘme rythme, je sens vibrer dans mes racines
Une poussée énergétique qui remonte dans mes cheveux.
Ce nâest que lâancien paradigme (source dâorigine divine ?)
Antique oracle prophĂ©tique qui exaucera tous mes vĆux.Tableaux de Toni Demuro sur https:www.tuttartpitturasculturapoesiamusica.com201307Toni-Demuro.html?m=1 .
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Croisements
Quâil est joli le jour qui vient, quâil est bien laid celui qui part,
Comme si la couleur du présent gommait la pùleur du passé !
Quâil est gai ce soleil riant, quâelle est triste la lune endormie !
Combien le renouveau efface les douleurs dĂ©jĂ oubliĂ©es !Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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La promenade
Je mâen irais bien promener parmi ses cheveux en broussailles,
Respirer lâazur de ses yeux, explorer sa gorge profonde ;
Escalader son petit cap pour jouir de beaux paysages
Entre ses lacs mouillĂ©s de nacre et ses cavernes aux chairs pulpeuses.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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Sortir du cadre
Je crois que le plus difficile est de réaliser le cadre
Dans lequel je suis enfermé(e) depuis mon arrivée sur Terre.
En sortir, ce nâest pas facile ! Il me faudrait toute une escadre
Dâimpressionnistes confirmĂ©s ou de rĂȘveurs Ă©lĂ©mentaires.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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Errare humanum est
Quand on aura touché le fond, plus rien ne sera comme avant
Et, en nourrissant les poissons, on se demandera quels mirages
Nous ont fait plonger si profond et puis comment, dorénavant,
Faudra-t-il piger la leçon pour pallier le prochain naufrage ?Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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Lâombre du muguet
Ă lâombre dâun brin de muguet, mes souvenirs papillonnaient
Dâun temps oĂč je faisais semblant de croire Ă mes rĂȘves dâenfant.
Et je me tenais aux aguets lorsque soudain carillonnaient
Les clochettes dâun son troublant comme un angelus triomphant.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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Lâencre nourriciĂšre
Jâai repliĂ© tous mes rĂȘves dans un bateau de papier
Qui a rejoint les riviĂšres qui cĂŽtoient des paysages
OĂč le flot des couleurs crĂšve lâĂ©cran des mots recopiĂ©s
Dans cette encre nourriciĂšre de mes envies de voyage.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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Loufoque mais pas trop
Il mâeut Ă©tĂ© assez loufoque
Le jour de ton anniversaire
De ne me sentir, foi de phoque,
Moindre que ton ami sincĂšre.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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HelvĂšs Si
Me promenant dans la nature
Dans la forĂȘt de Winterthur,
Jâai dĂ©couvert ce qui ressemble
Ou presquâĂ un antique temple.
Sur quelques planches de bois nu
Ătait peinte une femme nue.
Jâen veux pour preuve cette photo
Pour mes copines et mes poteaux.
Pendant ma retraite, jâai dormi,
Jâai lu, je me suis promenĂ©.
Si ma plume nâa pas terni,
Je vais pouvoir la ramener.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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Les racines creuses
Si mes racines sont creuses et plongent au centre de la Terre,
Elles deviennent souterraines au sein dâun vaste rĂ©seau.
Jây retrouve lâĂąme heureuse de lâessence Ă©lĂ©mentaire
Qui rejaillit des fontaines et fait chanter les oiseaux.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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Les fruits de la nature
Il en faut de la patience pour déposer ces filets !
Il en faut de lâespĂ©rance pour pĂȘcher sa nourriture !
Mais je dois faire confiance, laisser le temps défiler
Et mâoffrir en tempĂ©rance tous les fruits de la nature.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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Mon petit nid dâĂ©ther
Perdu dans lâimmensitĂ© du ciel et des mĂ©tĂ©ores,
Je me suis creusĂ© un nid dâĂ©ther en coupant la toile.
Loin de lâenfer des citĂ©s, je prĂ©fĂšre coucher dehors,
En paix et en harmonie en Ă©coutant les Ă©toiles.Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux dâen mentionner le nom avec respect.
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Mon Grand frĂšre philosophe
Ainsi mon vieux tu es venu dâun pays que jâai peu connu dans la Provence.
Tu as pris, câĂ©tait convenu, en direction de lâinconnu, un peu dâavance.
Tu as parcouru les terrains qui mĂšnent au quartier latin, Ă la Bastille.
Moi, jâĂ©tais dans les souterrains, mĂŽme qui quĂȘtait le matin une pastille.
Tu tâes envolĂ© dans lâespace dans des vaisseaux dâhyperespace, les plus Ă©tranges.
Moi, blotti dans ma carapace, jâapprenais tes tours de passe-passe dans une grange.
Tu es parti gagner ta vie et ton Ă©pouse tâa suivi partout en France.
Jâai pu parfois, jâen suis ravi, partager ta table servie de prĂ©fĂ©rence.
Jâaimais ces nouvelles musiques qui sortaient de ton tourne-disque derriĂšre ta porte.
Elles mâont rendu nostalgique et apaisĂ© ce goĂ»t du risque que je transporte.
Quelques souvenirs de vacances partagés dans une fréquence aléatoire,
Avec tes conseils dâĂ©loquence qui ont gravĂ© leurs consĂ©quences dans ma mĂ©moire.
Tu as toujours su préserver un caractÚre réservé en philosophe.
Loin des religions conservĂ©es, Dieu seul sait sâils tâont Ă©nervĂ©, ces thĂ©osophes.Tableau de Fabienne Barbier
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L’hĂ©lice rose
Venez tous embarquer dans mon navire-prose !
Il vogue sur les sept vers lĂ oĂč soufflent les vents
Il franchit les sonnets grĂące Ă lâhĂ©lice rose
Parti dâEldorado, il vaincra lâocĂ©an !
Mon hĂ©lice est taillĂ©e dâun bloc de mĂ©tĂ©ore
Dans un embrasement dâaurore borĂ©ale
Avec lâAmour de Dieu dans un confiteor
Qui fait Rose-des-vents, délices floréales !
Je suis seul MaĂźtre Ă bord, le Capitaine et mots
Je vous emmÚnerai aux pays légendaires
DerriĂšre lâhorizon dans la baie des gĂ©meaux
OĂč lâon sâaime dâamour le soir au belvĂ©dĂšre.Tableau de Fabienne Barbier
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CONTE DâAVRIL

Le voyageur nâest pas le sage qui sait voyager dans lâespace
Le conquĂ©rant nâest pas le sage qui a construit dans tous les Ăąges.
Le maĂźtre nâest pas plus le sage qui sent la matiĂšre qui passe
La sagesse nâest pas le sage, câest la sagesse qui fait le sage.
Câest la raison existentielle de lâĂ©cho prononcĂ© par Dieu
Qui a semĂ© et tout lâespace, et la matiĂšre, et le temps.
Câest ce mouvement essentiel dont on voit le poinçon radieux
Dans chaque ombre ou rayon qui passe, dans chaque cil papillotant.Le voyageur
Le voyageur entra dans la grande salle. Il y avait des hommes assis, les yeux fermés, silencieux.
La doyenne lâinvitĂąt Ă sâasseoir ainsi que sa compagne. Une atmosphĂšre dâune Ă©tonnante lĂ©gĂšretĂ© flottait dans lâatmosphĂšre. Ce lieu inspirait la dĂ©tente, la paix, le recueillement. CâĂ©tait comme si tous Ă©taient portĂ©s par une musique invisible. Invisible Ă©tait le mot. Cela se passait ailleurs tout en Ă©tant le support de lâentente. Le voyageur Ă©tait Ă son aise. Sa vie Ă©tait peuplĂ©e de voyages, de rencontres, dâĂ©changes et dâamour. Cette assemblĂ©e singuliĂšre Ă©tait harmonique Ă son cĆur. Il avait lâimpression de rentrer chez lui. De rencontrer ses frĂšres et ses sĆurs. Il nâeut pas besoin de parler. Il sâassit, se dĂ©tendit et attendit.
La doyenne prit la parole : « Nous sommes les gardiens de la vie. Notre existence est liĂ©e Ă lâĂ©quilibre du monde. Nous avons Ă©tabli un accord eurythmique entre nos deux univers. Les hommes et les femmes que tu as rencontrĂ©s ont installĂ© une harmonie entre deux rĂ©alitĂ©s. Les hommes sâappuient sur les femmes ; les femmes sâappuient sur les hommes. Les hommes sont consacrĂ©s Ă la priĂšre, Ă la mĂ©ditation. Ils ont la charge dâapporter continuellement leur amour pour aider le monde. Les femmes ont la charge de la nature. Elles sont spirituellement physiques ; ils sont physiquement spirituels ; lâĂ©change. Ils apportent aux femmes une source dâamour. Elles apportent aux hommes le reflet de lâamour. »
Le voyageur approuvait. Il avait ressenti, en effet, une entente parfaite entre les habitants de lâĂźle. Pourtant, ils lui cachaient quelque chose. Il lâavait devinĂ© depuis le dĂ©but. Il Ă©tait certain que sa prĂ©sence nâĂ©tait pas fortuite. Pourtant, il y avait eu tellement de circonstances nouvelles ces derniers temps quâil ne voyait pas comment elles auraient pu ĂȘtre manipulĂ©es. Alors il les questionna.
« Pourquoi nous avoir attirés ici ? »
Ils Ă©changĂšrent des murmures entre eux. Le voyageur discernait une imperceptible tension. Il patienta en attente de leur rĂ©ponse. Ils hochĂšrent la tĂȘte.
« Nous ne tâavons pas attirĂ© ! » expliqua lâun des hommes assis. Il semblait aussi vieux que la cheftaine et, comme elle, conservait pourtant un corps remarquable malgrĂ© sa peau parcheminĂ©e. « Ou plus exactement, nous nâavons pas dĂ©sirĂ© tâattirer. Mais nous dĂ©celons, quâentre toi et notre monde, il existe une simultanĂ©itĂ©. Si tu as pu dĂ©couvrir le passage entre nos deux univers, câest que tu as autant Ă nous apporter que nous avons Ă tâapporter. Reste avec nous et partage notre mĂ©ditation pour lâheure. AprĂšs cela, tu viendras avec nous. Nous tâamĂšnerons consulter la table de la vie. »
Le voyageur accepta lâinvitation. Il sâassit avec eux. Lâair Ă©tait mĂȘlĂ© de parfums pendant que les chants sâĂ©levaient. Des chants Ă lâunisson entre les chanteurs et les chanteuses. Doux et profonds Ă la foi. Relaxants et reposants. Profondeur et lĂ©gĂšretĂ© de lâĂȘtre. Un fragment dâĂ©ternitĂ©. Et toujours cette force invisible du chant. Tout semblait vivre au ralenti dans lâinstant prĂ©sent ; un ralenti mesurĂ©. Tiens ! Il ne lâavait pas remarquĂ© au dĂ©but mais, Ă prĂ©sent, au fur et Ă mesure quâil laissait son esprit ouvert et dĂ©tendu, il se dĂ©gageait de ces chants des mots, des idĂ©es, un message subtil comme une image qui serait cachĂ©e dans une fresque sonore. Il serait intĂ©ressant, plus tard, dâĂ©tudier ces chants, voire dây participer.
Lorsquâils se levĂšrent, il faisait nuit. Ils apportĂšrent des torches puis, se mirent en marche. La procession suivit une route qui partait du village vers le centre de lâĂźle. LâallĂ©e quâils foulaient Ă©tait bordĂ©e de pierres noires qui pointaient vers les Ă©toiles. Ils parvinrent aprĂšs des heures de marche dans un promontoire circulaire. Au centre, une dalle irradiait. Tous sâordonnĂšrent autour. Le patriarche et la doyenne firent signe au voyageur dâapprocher. Au fur et Ă mesure quâil avançait sur le passage, il ressentait la profondeur du lieu. Au premier abord la statique des pierres, ensuite leurs vibrations, enfin, la transmission. La stĂšle noire Ă©tait gravĂ©e dâune Ă©criture que connaissait le voyageur. « Du grec ancien » remarqua-t-il. Il savait la lire mais la transcription lui demandait beaucoup dâĂ©nergie. La marche dans lâallĂ©e lâavait progressivement marquĂ©. Ă prĂ©sent, au milieu de la nef cristalline, il sentait des vibrations intenses comme sâil avait Ă©tĂ© Ă proximitĂ© dâun magnĂ©tisme trĂšs prononcĂ©. Alors, il se concentra sur le texte.
Il est Ă©ternel. Il nâa ni dĂ©but, ni fin, Il est lâinfini. De lâinfini, Il a dĂ©coupĂ© et créé un morceau dâĂ©ternitĂ©, lâa regardĂ©, lâa observĂ©, lâa aimĂ©. Il a dĂ©limitĂ© une portion de lâĂ©ternitĂ© du temps, une portion de lâĂ©ternitĂ© de lâespace, une portion de lâĂ©ternitĂ© de la vie. Il a expĂ©rimentĂ© son Ă©chantillon. Il peut le dĂ©former, le compresser et le dĂ©tendre, le chauffer et le refroidir. Il peut le regarder de prĂšs, de loin, lâĂ©loigner, le rapprocher tandis que, faisant partie de lui-mĂȘme, lâĂ©ternitĂ© lâenveloppe sempiternellement. Alors quâil le courbe, son Ă©chantillon se met en relation avec chaque point dâĂ©ternitĂ©. Aussi loin quâil peut aller dans lâinfini, chaque point dâĂ©ternitĂ© est en relation avec un point de lâĂ©chantillon. LâĂ©ternitĂ© tout entiĂšre se retrouve reflĂ©tĂ©e dans lâĂ©chantillon. Lui-mĂȘme y est prĂ©sent. Il a transmis la vie Ă son Ă©chantillon et sâest donnĂ© en hĂ©ritage. Il lâaime. Il en dĂ©sire dâautres. Il a dĂ©coupĂ© alors un second morceau Ă partir du premier. Il a fait attention Ă son dĂ©coupage ; lâassemblage doit pouvoir se faire et se dĂ©faire ; lâassemblage doit pouvoir se reproduire Ă partir dâautres emplacements du morceau afin de crĂ©er de nouveaux Ă©chantillons. Lâassemblage doit le reprĂ©senter. Il a créé, alors, un assemblage de vie. Le morceau sâest fragmentĂ© et sâest dĂ©fragmentĂ© dans une activitĂ© croissante. DĂ©sormais, beaucoup dâĂ©chantillons ont pris vie, se reforment, redonnent de nouveaux Ă©chantillons qui eux-mĂȘmes sâassemblent. Il sâest mis Ă modeler certains Ă©chantillons afin de construire son Ćuvre. Certains segments se sont cassĂ©s, dâautres sont revenus Ă leur position de dĂ©part, dâautres ont rĂ©sistĂ© jusquâĂ la rupture, dâautres, enfin, se sont pliĂ©s Ă ses dĂ©sirs. Rapidement pour certains, plus lentement pour dâautres. Chaque Ă©preuve est une nouvelle direction bĂ©nĂ©fique pour chacun des fragments. Lorsque les segments se seront assemblĂ©s et que le rĂ©seau sera ordonnĂ©, une nouvelle dimension irradiera lâensemble. Ă ce stade, la crĂ©ation contiendra son crĂ©ateur.
Il sourit. Il vient dâaccoucher de son fils. Il vient enfin de crĂ©er un ĂȘtre dĂ©limitĂ© qui lui est supĂ©rieur.
« Comprends-tu ce que cela signifie voyageur ? » lui demanda le patriarche. Le voyageur prit son temps pour rĂ©pondre. Il ne fallait pas chercher Ă dĂ©chiffrer le message mais trouver lâĂ©cho au plus profond de lui-mĂȘme. Il avait lâhabitude, lorsquâil se posait des questions insolubles, de laisser jaillir la source de la rĂ©ponse du plus profond de lui-mĂȘme.
« Cela signifie que Dieu a créé le monde pour lui transmettre sa puissance infinie et quâil a voulu que sa crĂ©ation soit supĂ©rieure Ă lui. Cela voudrait dire que lâhomme est dans lâerreur depuis la nuit des temps de croire en lâĂȘtre supĂ©rieur. Câest Dieu qui nous a créés supĂ©rieurs Ă lui. Et câest Ă nous de respecter sa volontĂ© et de croĂźtre. La vĂ©ritable puissance de Dieu serait alors celle de lâhomme qui grandit avec Dieu dans son cĆur ? En tous les cas, lâhomme aurait dans son cĆur le reflet infiniment grand de son crĂ©ateur. Lâhomme est alors la frontiĂšre entre les deux infinis. Il ressort de tout cela quâĂȘtre limitĂ© donne un pouvoir supĂ©rieur par rapport Ă celui qui est infini ! »
Le voyageur Ă©tait pensif. Si cette stĂšle Ă©tait rĂ©vĂ©lĂ©e au monde. Ce serait le plus grand schisme parmi les religions de la terre. Fini le pouvoir des hommes sur les hommes et la crainte de Dieu. Elle avait donc Ă©tĂ© placĂ©e sciemment dans ce lieu. Ce lieu mĂȘme avait-il Ă©tĂ© créé pour abriter cette rĂ©vĂ©lation, pour la mettre Ă lâabri ? Et dans ce cas, quelle Ă©tait la raison de sa prĂ©sence ? Ătait-il ici pour rapporter la connaissance dans son propre monde ? Et dans ce cas, le laisseraient-ils faire ?
Le voyageur entreprit de le dĂ©couvrir, il se fit enquĂȘteur et, du tac au tac, posa ses questions :
« – Qui vous a enseignĂ© votre science ?
– Les pĂšres de nos pĂšres, les mĂšres de nos mĂšres, depuis toujours.
– Qui a dĂ©posĂ© cette stĂšle ici ?
– Nous sommes les gardiens de la stĂšle au plus lointain de nos souvenirs.
– Qui a créé ce monde ?
– La rĂ©ponse est inscrite sur la pierre, voyageur.
– Quel est mon rĂŽle ?
– Tu le dĂ©couvriras par toi-mĂȘme.
– Comment repart-on de cette Ăźle ?
– Celui qui arrive par lâeau repart par lâeau ; lâeau dĂ©limite notre monde, elle en est le dĂ©but et la fin ; lâeau est lâinfini.»
Une lueur subtile dans le regard du voyageur. Dans leur langue, lâeau avait plusieurs consonances. Il y avait diffĂ©rents mots pour lâeau selon sa direction, en haut, en bas, autour. Dans la rĂ©ponse de lâancien, ces mots rĂ©sonnaient comme une carte, comme une orientation. Il y avait lĂ un sens. Il nota cette information dans sa tĂȘte ; il savait quâelle lui servirait plus tard.
« DâoĂč vient lâeau des riviĂšres ? Du centre de lâĂźle ? Quây a-t-il au sommet de lâĂźle ? Existe-t-il un passage qui mĂšne au cĆur de cette terre ? Mais oui ! LâĂźle a lâair dâĂȘtre le centre de ce monde, câest encore plus prĂšs du centre quâil faut aller ! »
Les uns et les autres se concertĂšrent silencieusement. Enfin, la cheftaine sâadressa au voyageur. « Demain, nous te conduirons. Mais, avant, il faut nous prĂ©parer Ă lâexpĂ©dition. Il y a quelque chose de sacrĂ© dans ce lieu. SacrĂ© et dangereux aussi. Dangereux pour nous, les femmes. Les hommes nous protĂšgent cependant et tu es un homme. Rentrons au village Ă prĂ©sent. »
Le groupe reprit le chemin du retour. Celui qui arrive par lâeau repart par lâeau pensait le voyageur. Un monde créé et dĂ©limitĂ© par lâeau ? Quâest-ce que cela signifiait rĂ©ellement ? La nuit Ă©tait lâattente de nombreuses questions. Lâaube apporterait peut-ĂȘtre une rĂ©ponse. Le voyageur savait quâil nâavait pas encore rencontrĂ© la vĂ©ritable force qui avait créé ce monde, qui lây avait plongĂ© et encore moins ce quâelle attendait de lui.
Le voyageur marchait seul sur la plage cette nuit, il nâarrivait pas Ă dormir. Beaucoup de questions dans la tĂȘte. Dans sa tĂȘte humaine. Cette arrivĂ©e non dĂ©sirĂ©e dans cette Ăźle dâoĂč lâon ne pouvait sâĂ©chapper. Ces gens trĂšs communicatifs, trop mĂȘme. Cette rĂ©vĂ©lation rĂ©vĂ©lĂ©e beaucoup trop facilement. Hasard ou prĂ©mĂ©ditation ? Il finit par se persuader quâil avait malgrĂ© tout besoin de repos. Son esprit avait besoin de faire le point et de dĂ©canter. Mais il savait, Ă prĂ©sent, que son combat ne faisait que commencer. Combat ? Il nâĂ©tait pourtant que le voyageur. Serait-ce son don dâobservation qui Ă©tait mis Ă contribution ? Il rentra chez lui. Elle lâattendait. La fiĂšvre dans le corps, il sâabandonna. Lâamour panse les plaies, lâamour soulage, lâamour rend fort.Le conquĂ©rant
Le conquĂ©rant se rĂ©veilla avant son tour de garde. Il se leva et Ă©couta. Le silence de la nuit. Rien nâavait bougĂ© depuis quâil sâĂ©tait endormi. Apparemment. Il se dirigea vers la sentinelle.
« – Rien Ă signaler ?
– Non. Il fait trop sombre. Jâai essayĂ© dâaugmenter les lumiĂšres pour mieux distinguer les dĂ©tails des parois mais je ne voulais pas vous rĂ©veiller.
– Il est certain que la lumiĂšre du jour ne nous atteindra plus dĂ©sormais. Nous allons attendre que tout le monde soit rĂ©veillĂ© et nous dĂ©ciderons alors de ce quâil convient de faire. »
Le garde rejoignit les autres, laissant le conquĂ©rant seul gardien dans la nuit. Il se retrouvait en cet instant. Il Ă©tait dans une pĂ©riode dâattente. Il le savait. Il connaissait cette sensation. Elle faisait partie de sa vie. Il faisait lâĂ©quilibre entre ses doutes et ses Ă©volutions. Bien sĂ»r, ils pouvaient descendre sans fin, sans intĂ©rĂȘt, sans but. Bien sĂ»r, il avait senti lâopportunitĂ©, la coĂŻncidence subtile de la rencontre avec lâau-delĂ , lâailleurs, lâautre. Mais il ne pouvait risquer ainsi la vie de ses compagnons, de son amie, de ses guerriers. Il avait la responsabilitĂ© des Ă©changes, de lâinitiative, de la force motrice. Il se concentra sur lui-mĂȘme, Ă lâintĂ©rieur de lui-mĂȘme. Il chercha lâouverture au plus profond de son ĂȘtre.
Elle sâĂ©tait rĂ©veillĂ©e. Elle ne le chercha pas ; elle savait oĂč il Ă©tait. Sans un bruit, elle se leva et sâapprocha Ă pas lĂ©gers vers son ami. Elle le sentait prĂ©occupĂ© et plongĂ© dans lâincertitude. Elle sâassit Ă ses cĂŽtĂ©s et lui prĂźt simplement la main.
Sa présence fit sortir le conquérant de ses pensées. Ils ne disaient rien. Ils restaient ensemble dans le silence des ténÚbres. Seules les vibrations et le craquement de la nacelle leur rappelait leurs origines. La montgolfiÚre descendait imperturbablement dans sa course aveugle.
Il faisait plus chaud Ă prĂ©sent. CâĂ©tait indĂ©niable. Plusieurs heures avaient passĂ©, le conquĂ©rant avait fini son tour de garde, il avait Ă©tĂ© relayĂ© et sâĂ©tait rendormi. Ă son rĂ©veil, il remarqua tout de suite la diffĂ©rence de tempĂ©rature.
« Il y a une lueur en bas. Elle est trĂšs faible » dit le conquĂ©rant. Il alla sâenquĂ©rir auprĂšs du scientifique de la distance parcourue depuis leur dĂ©part. « Câest difficile Ă formuler en raison de lâimpossibilitĂ© de nous repĂ©rer depuis le dĂ©but. Mais Ă supposer une descente de 10 kilomĂštres par heure environ et une journĂ©e Ă©coulĂ©e, cela nous donne approximativement un parcours de 240 kilomĂštres sous la surface de la terre. Ce qui me semble formidable. Mais, Ă cette distance, nous aurions dĂ» rencontrer des nappes volcaniques. »
« Ă moins que la lueur au-dessous de nous ne soit le feu de lâenfer ! » soupira le commandant qui tenait mal en place dans lâattente.
« Il nây a pas de feu dans nos lĂ©gendes. On y parle du domaine des dieux mais il nâa jamais Ă©tĂ© question de feu ! » PrĂ©cisa la princesse, comme pour les rassurer.
Le conquĂ©rant rĂ©flĂ©chissait rapidement. « Prenons la plus longue corde et lestons la. Puis laissons la descendre et attachons lâautre bout. Ainsi, si la tension de la corde faiblit, nous saurons quâil y a quelque chose en dessous. »
« Sâil y a quelque chose, ce nâest certainement pas du feu » annonça lâĂ©cologiste. « Voyez les parois : De la moisissure, une sorte de mousse ? En tous les cas câest verdĂątre et vĂ©gĂ©tal. Impossible de trouver ça ici si nous Ă©tions dans une cheminĂ©e volcanique ! »
En effet, la consistance des parois avait changĂ© et on commençait, enfin, Ă les apercevoir sorties des tĂ©nĂšbres. La lumiĂšre continuait de sâintensifier. La chaleur Ă©galement. Lâair devenait tempĂ©rĂ©. CâĂ©tait comme un matin. Comme le point du jour qui achĂšve la nuit mais, sans soleil.
« La corde se relùche, il y a quelque chose en dessous ! » Hurla le commandant.
« Augmentez la puissance du brûleur ! » ordonna le conquérant. « Il faut freiner notre descente. »
La longueur de la corde avait Ă©tĂ© calculĂ©e. La chute fut amortie et, lorsque la nacelle atteignit le sol, ce fut en douceur. Pendant lâarrĂȘt de leur vaisseau, ils avaient Ă©tĂ© tous attentifs Ă leur propulsion et au sol qui se rapprochait. Lorsquâils eurent atterri et quâils eurent immobilisĂ© la montgolfiĂšre par des ancres et des grappins, ils regardĂšrent enfin autour dâeux.
CâĂ©tait incroyable ! Ils avaient atteint une vaste cavitĂ© baignĂ©e dâune lumiĂšre blanche qui semblait venir de toutes les directions Ă la fois. Un parterre fait dâune herbe trĂšs courte et aux feuilles assez larges. La botaniste en prĂ©leva immĂ©diatement un Ă©chantillon. Tout autour, le paysage se fondait dans la lumiĂšre. Seul un cĂŽtĂ© offrait la perspective de quelque chose qui aurait pu sâapparenter Ă des constructions. Ils laissĂšrent les brĂ»leurs en veille afin de pouvoir repartir prĂ©cipitamment. Un des guerriers, armĂ© dâun fusil en guise de signal, resta Ă lâaffĂ»t dans la nacelle. Ils prirent quelques provisions et partirent en direction de la citĂ© incertaine. Ils marchĂšrent une heure environ dans le silence.
DĂšs lâentrĂ©e dans la citadelle, toujours le silence. On aurait pu croire Ă une ville morte cependant, rien ne montrait une activitĂ© passĂ©e ou actuelle. Les pierres Ă©taient nues, parĂ©es de couleurs chaudes. Les murs Ă©taient intacts. Pas de porte, pas de fenĂȘtre, des ouvertures aveugles donnaient aux maisons un regard incertain. Les constructions Ă©taient trĂšs grandes, trĂšs hautes. Comme si des gĂ©ants avaient Ă©rigĂ© leur citĂ©. Ils arrivĂšrent bientĂŽt sur la place principale du village Ă©trange. Les grandes rues sây concentraient. De vastes allĂ©es trĂšs lumineuses. Pas dâombre. Comme si la lumiĂšre venait de partout Ă la fois. Tandis quâils projetaient leurs regards, lâhomme de science Ă©tait Ă la recherche dâindices, dâinscriptions, de traces de civilisation.
« Tout cet endroit ne cadre pas ! » dĂ©clara lâĂ©cologiste. Les pierres et les murs ne sont pas Ă©rodĂ©s, la poussiĂšre et la moisissure ne recouvrent rien. Comme si cela avait Ă©tĂ© figĂ© pour lâĂ©ternitĂ©. Câest comme si nous marchions dans une photographie. Ă premiĂšre vue, on a lâimpression que tous les habitants de la citĂ© se sont cachĂ©s, emportant avec eux toutes leurs richesses. En revanche, vu la proportion suffisamment vaste de cette citĂ©, cette hypothĂšse est extravagante. Jâai lâimpression quâon nous cache quelque chose. Cette ville est apparemment abandonnĂ©e, je dis bien âapparemmentâ. Aucun signe de mort ni dâabandon nâest visible. Ou alors, quelquâun a voulu nous faire une mystification gigantesque en nous bĂątissant ce dĂ©cor. »
Le conquérant ne disait mot, il ne parlait pas. Les paroles de la femme biologiste reflétaient sa propre pensée. Quel était cet endroit ? Qui étaient ses habitants ? Que voulaient-ils cacher ? Que voulaient-ils vraiment ?
Ils continuĂšrent Ă explorer les environs. Aucune trace de vie. Nul indice dâune civilisation. Sur la place du village, une construction singuliĂšre se dressait comme un signe dâautoritĂ©. Ils gravirent les marches qui y conduisaient. Toujours ce silence ! Lorsquâils parvinrent Ă lâentrĂ©e, nulle porte ne leur barrait la route. Ils entrĂšrent et dĂ©bouchĂšrent dans un grand couloir plein de lumiĂšre. Au fond, une autre porte dâoĂč irradiait un rayon vert. Ils avancĂšrent prudemment. Lorsquâils furent prĂšs de la porte, le faisceau Ă©tait plus profond. Ils franchirent alors la derniĂšre porte et pĂ©nĂ©trĂšrent dans une immense salle voĂ»tĂ©e. DâĂ©normes piliers supportaient des arcs impressionnants. Au centre, sous le dĂŽme, une dalle gigantesque, parfaite, rayonnait dâun vert trĂšs intense. Dâun vert Ă©meraude. Ă lâinstant oĂč le conquĂ©rant sâavançait pour toucher la table de pierre de sa main, ils entendirent distinctement un chant. Ils se regardĂšrent tous interloquĂ©s, tous les sens aux aguets. Seule la princesse restait calme. Elle se dirigea aussitĂŽt vers la sortie. Tous lui emboĂźtĂšrent le pas. Lorsquâils sortirent, ce fut pour assister Ă un spectacle insolite.
Au plus haut du plafond de la caverne fantastique, des hommes lĂ©vitaient. Ils Ă©taient assez nombreux, une centaine. La princesse levait les bras pour les accueillir. Lentement, ils descendirent. Lorsquâils eurent tous atterri, leur chant se tut et la citĂ© changea de couleur.
Le conquĂ©rant resta sur la dĂ©fensive. Il les avait reconnus. CâĂ©taient bien le peuple dâen haut quâil avait dĂ©jĂ rencontrĂ©. Quelle Ă©tait cette comĂ©die, ou plutĂŽt, quels Ă©taient leur but ? Il Ă©tait le conquĂ©rant ; il se retrouvait pion dans un jeu qui nâĂ©tait pas le sien. « Le vĂ©ritable enjeu de la bataille se prĂ©sente maintenant » pensa-t-il.Le maĂźtre
Le maĂźtre observa lâendroit oĂč ils Ă©taient tous rassemblĂ©s. TrĂšs lumineux. Un blanc Ă©clatant. Pas de mouvement perceptible. CâĂ©tait comme sâils Ă©taient immobiles. La piĂšce Ă©tait de forme circulaire. Pas trop grande. Une dizaine de mĂštres de diamĂštre. Des siĂšges Ă©tranges mais trĂšs confortables Ă©taient arrangĂ©s sur la circonfĂ©rence et dirigĂ©s vers le centre. Chacun sâassit Ă sa place.
Rien ne se passait, apparemment. Ils se retrouvaient seuls, se regardant les uns les autres. Tout était calme ; pas de bruit ; pas de nouvelles. Le maßtre, alors, se leva. Il avait compris.
« Mes amis, je dois vous expliquer et vous faire comprendre que nous avons tous autant de mal Ă correspondre avec nos hĂŽtes quâils en ont Ă communiquer avec nous, pour lâinstant. Je vous propose tous dâĂȘtre dĂ©tendus, rĂ©ceptifs et dâoffrir la paix de vos cĆurs. Les liens sont en train de sâĂ©tablir. Nous devons les concrĂ©tiser et les sentir germer en nous. »
Ă ses mots, la magicienne se leva de son siĂšge. Elle se plaça au centre du cercle et trĂšs lentement dâabord, harmonieusement ensuite, inspirĂ©e enfin, elle se mit Ă danser. Tandis que son corps Ă©voluait, chacun se dĂ©tendit et se mit en vibration avec elle. Chacun observait les volutes captivantes de sa danse et ressentait dans son propre corps les mĂȘmes rythmes. Se concentrer sur elle leur permettait de sâaccorder les uns et les autres. Lorsquâils furent au diapason, la voĂ»te sâĂ©clairĂąt.
Dâabord des formes surgirent du nĂ©ant. Leur taille augmentait et diminuait sur un rythme indĂ©terminĂ©. Puis, ce fut un ballet de contours et de figures. La lumiĂšre devenait de plus en plus intense. Finalement, trois formes se stabilisĂšrent et prirent, chacune, une apparence humanoĂŻde.
Dans le silence qui sâensuivit, lâinitiĂ©e commença son chant. Dâabord des sons Ă bouche fermĂ©e puis une voix claire et primitive, enfin, une mĂ©lodie rythmĂ©e. ParticuliĂšrement rythmĂ©e. Suivant la mesure inspirĂ©e, ils sâalignĂšrent autour de la voĂ»te afin de former une figure remarquable. Au fur et Ă mesure que chaque compagnon sâaccordait, une couleur Ă©mergeait, diffĂ©rente pour chacun. Quand le maĂźtre ferma la figure, les couleurs devinrent dâun blanc Ă©clatant, comme au commencement, et la piĂšce dans laquelle ils Ă©taient rassemblĂ©s sâeffaçùt. Ils Ă©taient passĂ©s.
« Soyez les bienvenus, hommes et femmes de la Terre ! »
Une assemblĂ©e de personnages difficiles Ă discerner tant la lumiĂšre Ă©tait Ă la fois forte et dĂ©pourvue de contrastes. Il rĂ©gnait une paix douce et accueillante. Bien plus que cela. Il se dĂ©gageait de lâassemblĂ©e insolite un amour qui irradiait non seulement le lieu mais chacun de ses habitants. Les invitĂ©s terriens Ă©taient dans lâaccord et en goĂ»taient plaisamment la consistance. Trois ĂȘtres plus petits. Des enfants ? Ils sâavancĂšrent prĂ©sentant un plateau chargĂ© de cristaux. Ă chacun des terriens un cristal fut offert. Chacun des minĂ©raux reflĂ©tait une couleur diffĂ©rente. LâinitiĂ©e se vit offrir une pierre dâun indigo profond, la femme mĂ©decin Ă©tait ravie de son Ă©meraude, la magicienne porta sa pierre bleue sur son cĆur, la reine accueillit son rubis, lâermite se recueillit et referma sa roche jaune dans les mains et sur ses seins tandis que lâastronome se reliait Ă son Ă©trange caillou orange. Puis, les hommes acquirent leur prĂ©sent. Des roches brunes et noires ; celle du maĂźtre Ă©tait blanche. Chacun se focalisa sur son symbole de communication. Enfin, le maĂźtre prit la parole et sâadressa Ă ses hĂŽtes :
« – Quel est le lieu dans lequel nous nous trouvons ? Sommes-nous sur une autre planĂšte ?
– Pas tout Ă fait, rĂ©pondit lâĂȘtre de lumiĂšre qui sâĂ©tait approchĂ©. Afin dâĂȘtre le plus clair possible, nous allons nous prĂ©senter. Nous sommes des crĂ©ateurs de mondes. Voyez-vous, aprĂšs avoir, comme vous, vĂ©cu et progressĂ© Ă la surface de la terre, nous avons gravis et expĂ©rimentĂ© tous les Ă©chelons de la vie humaine et nous avons dĂ©couvert la quintessence de notre vie. Nos cĆurs se sont Ă©panouis, nos yeux se sont ouverts, nos sens se sont dĂ©veloppĂ©s. Nous avons alors quittĂ© le monde terrestre non pas pour un autre monde matĂ©riel. Nous avons appris Ă crĂ©er des mondes. Aujourdâhui notre civilisation profile des univers dans lesquels nous nous Ă©tablissons. Câest lâĂ©tape actuelle de notre connaissance. BientĂŽt, nous le savons, il y aura de nouvelles dimensions que nous acquerrons et qui nous porterons sur dâautres plans. Mais pour le moment qui nous importe, le moment oĂč nous vous accueillons, nous vous souhaitons la bienvenue dans ce monde nouveau qui est le nĂŽtre.
– Nâavez-vous plus aucune base terrienne ?
– Autrefois, nous avions beaucoup de citĂ©s Ă la surface de la terre. Puis, vous vous ĂȘtes multipliĂ©s et vous avez progressĂ© sur les continents. Alors, nous avons commencĂ© Ă nous dissimuler, puis Ă nous enfouir trĂšs loin dans les profondeurs. Nous utilisions encore la voie des airs pour communiquer. Enfin, nous avons Ă©migrĂ© nos postes sur une planĂšte de votre systĂšme jusquâĂ en sortir dĂ©finitivement et physiquement pour la plus grande partie ; des relais sont toujours en activitĂ©, toutefois. Nous sommes toujours en relation dans dâautres dimensions avec vous. Nous nâavons jamais rompu le contact. Nous sommes les veilleurs. Cependant, bien que toutes les prĂ©cautions aient Ă©tĂ© entreprises, deux de ces arriĂšres-postes ont Ă©tĂ© accidentellement mis en relation avec des hommes de la terre. Deux coĂŻncidences ? Une troisiĂšme porte a Ă©tĂ© franchie Ă©galement. Un homme de votre planĂšte est en train dâatteindre la conscience pour devenir crĂ©ateur de mondes et par consĂ©quent donner ce pouvoir Ă votre civilisation. »
Tandis quâils parlaient, lâenvironnement avait changĂ©. Ă prĂ©sent, des tables sâĂ©taient concrĂ©tisĂ©es. Des siĂšges autour. De grands plateaux Ă©taient disposĂ©s sur les tables. Des couleurs chaudes et attirantes se dĂ©gageaient de ces plats. Dâautres ĂȘtres, maintenant, Ă©taient apparus. Ils Ă©changĂšrent un signe avec les trois reprĂ©sentants.
« Venez à présent, nous vous avons préparé une collation. »
Ils sâapprochĂšrent des tables. Des essences agrĂ©ables sâen Ă©chappaient soutenues par un effet dâarrangements de ces couleurs chaudes accueillantes. Il y avait des fruits, tartes et gĂąteaux. Il y avait tout un jeu de consistances et de saveurs. Ces substances nouvelles Ă©taient lâaboutissement dâune civilisation trĂšs avancĂ©e.
Lorsquâils eurent terminĂ© les agapes, le dĂ©cor changea de nouveau. Ils se retrouvaient Ă prĂ©sent dans une grande clairiĂšre bordĂ©e dâarbres majestueux. Lâair Ă©tait trĂšs doux et le sol absorbait leur pas. Lâherbe Ă©tait trĂšs duveteuse. Ils furent priĂ©s de sâasseoir. La pelouse Ă©pousait la forme de leurs corps comme un coussin moelleux.
« Je vais vous révéler, maintenant, la raison de votre présence ici, ce que nous attendons de vous et ce que nous allons vous apporter. »
En prononçant ces mots, les ĂȘtres Ă©taient tout sourire. Comme sâils avaient attendu cet instant avec beaucoup de patience et dâamour.
« Nous y voilà » pensa le maĂźtre. Il sentait la signification de ces paroles. Il se concentra sur lâĂąme de leur confrĂ©rie. Sans les regarder, il savait que ses compagnons faisaient de mĂȘme. Ils avaient besoin dâĂȘtre ensemble. En unissant leurs ressources, ils allaient affronter leur destinĂ©e.Le sage
Le sage avait froid. Il avait les pieds couverts de boue. Il Ă©tait sale et ne sâĂ©tait pas lavĂ© depuis plusieurs jours. Depuis plusieurs jours oĂč il Ă©tait bloquĂ© avec dâautres compagnons de fortune. Ses vĂȘtements ruisselaient de sueur et de boue. La morsure du froid avait altĂ©rĂ© sa peau. Les balles sifflaient Ă ses oreilles et les obus dĂ©tonnaient Ă lâhorizon. Quelquefois câĂ©tait tellement prĂšs que la terre tremblait sous ses pieds. Il faisait nuit. Il avait Ă©tĂ© dĂ©cidĂ© que lâattaque aurait lieu de nuit. Il avait Ă©tĂ© dĂ©signĂ© avec dâautres pour participer Ă lâassaut. Il avait vu la mort frapper plusieurs de ses camarades. Il avait vu lâhorreur de leurs blessures. Lui-mĂȘme nâavait pas encore Ă©tĂ© touchĂ©. Ils nâavaient plus de nouvelles depuis longtemps. Ils Ă©taient acculĂ©s et les ordres Ă©taient dâavancer. Le signal de la charge explosa dans ses oreilles. Tous ensembles, ils se ruĂšrent lâarme Ă la main. Lorsque la rafale de mitraillette lui perfora lâabdomen, il eut dâabord lâimpression que lâon dĂ©chirait lâunivers. Lorsquâil sentit sa chair Ă©clater sous lâimpact des balles, il eut lâimpression que lâon Ă©ventrait la terre. Lorsque son souffle fut tranchĂ©, il eut lâimpression que le temps sâĂ©tait figĂ© comme arrĂȘtĂ© par la main de Dieu. La douleur avait Ă©tĂ© tellement forte et tellement courte quâil resta longtemps avant de comprendre quâil Ă©tait mort.
Il flottait tout en se sentant reliĂ© au monde terrestre quâil venait de quitter brutalement et au creuset du monde dâoĂč il appartenait. Le passeur qui se tenait Ă cĂŽtĂ© de lui le rassura.
« La premiĂšre fois, tu ne te rends pas compte tant est la briĂšvetĂ© du moment du passage. Câest parce que tu es trĂšs attachĂ© Ă ce que tu quittes et extrĂȘmement Ă©tonnĂ© de ta nouvelle situation. Tu viens de franchir pour la premiĂšre fois de ton existence la frontiĂšre. Les deux Ă©tats opposĂ©s sont trop forts pour que tu puisses discerner le passage. Câest pourquoi, si tu le dĂ©sires, nous allons faire une expĂ©rience alchimiste et rĂ©itĂ©rer lâexpĂ©rience jusquâĂ ce que le temps infiniment nul du passage sâouvre Ă toi et devienne infiniment grand ».
Le sage tendit sa main. Il était alchimiste.
Le froid encore. Le froid lui transperçait le corps. Ils Ă©taient en marche depuis des jours et des jours. La colonne Ă©tait interminable. Leur empereur les avait amenĂ©s aux confins du monde. Leurs pas ralentissaient dâheure en heure. DĂ©jĂ , plusieurs avaient succombĂ© au froid, Ă la faim, Ă leurs blessures. Lui, il continuait encore Ă mettre un pas devant lâautre. Un pas insensible. Il ne sentait plus ses pieds. Ils avaient commencĂ© Ă geler depuis la veille. Il savait que lâheure oĂč il ne pourrait plus bouger ses jambes Ă©tait proche tant la douleur du gel remontait dans ses membres. Il nâavait plus la force de penser ni de regretter son sort. Il ne verrait pas le soleil se coucher ce soir. Il ne le verrait plus jamais. Ses forces le lĂąchaient petit Ă petit. Au dĂ©but, il avait trouvĂ© un peu de vigueur, un peu dâespoir. Puis, la mort avait entamĂ© sa chair. Comme un chant final qui va decrescendo, comme la flamme diminue lorsque le feu nâa plus rien Ă dĂ©vorer, il sentit le souffle de sa vie devenir un point infime. Ses jambes flĂ©chirent, il tomba en arriĂšre, il eut juste le temps de percevoir son Ăąme exister dâune brĂšve Ă©tincelle sans espace et sans durĂ©e.
Lorsquâil se retrouva avec le passeur, il Ă©tait songeur. « Pourquoi la mort fait-elle si mal ? ». Le passeur Ă©couta sa question. Il mit un temps avant dây rĂ©pondre. « Ce nâest pas la mort qui fait mal. Ni le mal en lui-mĂȘme dâailleurs. Le mal nâest rien par lui-mĂȘme. Le mal existe du fait que nous lâaffrontons. Plus nous combattons le mal et plus il devient fort. Le mal est une frontiĂšre inexistante entre deux mondes. Un seuil. Si nous tentons de le combattre, si nous tentons une rĂ©pression contre lui, alors nous lui donnons une existence. Et plus nous resserrerons lâĂ©tau contre lui et plus nous jouerons un jeu nĂ©gatif et plus nous augmenterons la douleur quâil provoque en nous. ArrĂȘte de voir le mal comme un ennemi. Tu lâas dĂ©jĂ expĂ©rimentĂ© lors de ton premier passage. Vois-le comme la limite subtile entre deux univers et passe de lâun Ă lâautre sans le craindre. Au pire, comme la douche glacĂ©e dâune cascade qui cacherait un passage. »
Il faisait toujours et encore froid. Mais ils Ă©taient mieux Ă©quipĂ©s. Ils Ă©taient tous Ă cheval. Leurs vĂȘtements de peaux et de fourrures les protĂ©geaient de la morsure glaciale de lâhiver. Ils avaient dĂ©ployĂ© leurs lignes devant la ville endormie. Le raid allait avoir lieu aux premiĂšres lueurs de lâaube. Ils avaient mangĂ© leur viande crue afin de ne faire aucun feu qui aurait trahi leur prĂ©sence. Les armes Ă©taient sorties des fourreaux, les chevaux Ă©taient frais. Au signal, tous poussĂšrent leur cri de guerre. On les appelait barbares, ils sâappelaient hommes de courage. Leur chef Ă©tait considĂ©rĂ© comme sauvage, ils le voyaient comme un rĂ©conciliateur. Ils sâĂ©lancĂšrent tous ensemble comme un seul. Ils prirent leurs ennemis par surprise. La victoire leur Ă©tait acquise. Lorsquâil fut transpercĂ© par la lance de lâadversaire, il sentit ses organes Ă©clater, son corps se crever, sa vie imploser dans lâacier qui le pĂ©nĂ©trait et exploser avec son sang et ses tripes qui se dĂ©versaient sur le sol. Il mourut au combat dâune mort dĂ©tonante. Un temps lui fut nĂ©cessaire pour sâapercevoir quâil Ă©tait disparu de son monde.
Le passeur Ă©tablissait toujours le relais. « Le passage a Ă©tĂ© beaucoup plus bref, cette fois-ci. Il faut que tu prĂȘtes attention Ă la maniĂšre dont il se dĂ©roule ; Ă son mĂ©canisme. Lorsque tu passes de la vie Ă la mort, tu empruntes une direction nouvelle, tu dĂ©couvres en rĂ©alitĂ© une nouvelle dimension. Concentre-toi sur le passage et non sur le dĂ©but et la fin. Câest le passage qui marque lâouverture, qui Ă©lĂšve lâesprit. Tu dois apprendre et maĂźtriser. Ta premiĂšre mort Ă©tait souffrance, tu nâavais pas demandĂ© Ă ĂȘtre lĂ . Pour la deuxiĂšme mort, bien que la souffrance soit encore prĂ©sente, tu avais dĂ©cidĂ© de suivre ton chef. Tu es beaucoup plus acteur et volontaire dans la troisiĂšme. Ces trois morts tâont permis de discerner la diffĂ©rence. Cette diffĂ©rence est le passage. »
Lâair Ă©tait glacial mais ils en Ă©taient protĂ©gĂ©s par leur Ă©quipement et leur habitude du climat. Ils Ă©taient sur leurs terres et avaient tous dĂ©cidĂ© dâoffrir leurs vies pour la dĂ©fendre. Lâennemi les acculait chez eux, ils allaient leur montrer leur courage. Il fit faire quelques moulinets Ă son glaive afin de mieux lâassocier Ă son poignet puis, il le remit au fourreau. Il sella son cheval et vint se poster avec ses camarades. Il sentait la puissance de ses muscles prĂȘts pour lâattaque et pour la dĂ©fense. Au signal, ils sâĂ©lancĂšrent comme une vague guerriĂšre. Les tournoiements de son Ă©pĂ©e dĂ©capitaient, tranchaient, tuaient. Lorsquâil sâĂ©lança, ensuite, Ă pied dans la bataille, sa lame frappait toujours. Lorsquâil fut entourĂ© dâennemis, elle frappait encore. Lorsquâils se rapprochĂšrent et le tuĂšrent, elle Ă©tait Ă©ternellement dressĂ©e vers le ciel. Au premier coup, il sut que sa vie le quittait. Au deuxiĂšme il comprit que son combat Ă©tait terminĂ©. Au troisiĂšme il perçut quâil avait gagnĂ©. Il ne sentit pas le quatriĂšme car il avait ouvert la porte.
« Alors, comment as-tu ressenti le passage ? » lui demanda le passeur avec compassion. Le sage rĂ©pondit immĂ©diatement, fort de sa derniĂšre expĂ©rimentation. « Le passage est trĂšs Ă©troit, pris entre les deux mondes de la vie et de la mort. Il ouvre une nouvelle dimension que lâon ne peut voir si lâon est en vie et quâon ne voit plus lorsquâon est mort. Câest Ă lâinstant intemporel du seuil quâon peut lâatteindre et le dĂ©couvrir. Câest comme si un troisiĂšme Ćil sâouvrait dans un temps figĂ©. » Le passeur sourit de sa haute taille. « Maintenant, tu es, toi aussi, un passeur. Tu as ouvert ton Ăąme Ă une nouvelle dimension. Câest le rĂ©sultat de lâexpĂ©rience du feu. Tu vas apprendre Ă connaĂźtre ce pouvoir davantage. » Ainsi, le sage se prĂ©parait mentalement Ă grandir dans son apprentissage.
Le vent glacial du dĂ©sert avait chassĂ© le feu dĂ©vorant du soleil. Ă prĂ©sent, seuls les feux des Ă©toiles perçaient la voĂ»te cĂ©leste. Lâastre du jour reviendrait le lendemain sâils donnaient tout leur courage dans la bataille. On le leur avait dit. Ils Ă©taient tous prĂȘts Ă donner leur vie afin que renaisse le jour. Ils sâĂ©taient positionnĂ©s derriĂšre la crĂȘte des rochers dĂ©coupĂ©s par les rafales de sable. Lâennemi Ă©tait en bas. Ils sâĂ©taient dĂ©ployĂ©s en arc, comme une gigantesque tenaille. Lorsque le signal dâattaque fut lancĂ©, ils bĂ©nĂ©ficiĂšrent de lâeffet de surprise et frappĂšrent sur plusieurs fronts Ă la fois. Chaque fois quâil abattait son arme il voyait la vie de son ennemi partir. Chaque fois quâil donnait la mort, il voyait lâĂąme de son adversaire se dĂ©gager et partir dans une brĂšche de lâespace. Lorsquâil fut frappĂ© Ă son tour, il ne mourut pas tout de suite. Au fur et Ă mesure quâil quittait son corps, il expĂ©rimenta ses mouvements. Il allait et venait dans et hors de son corps. Cela devenait de plus en plus difficile dây rentrer. Lorsquâil nây parvint plus, il comprit quâil Ă©tait mort. Il vit lâouverture et rejoignit celui qui lâattendait.
« Tu te demandes pourquoi la guerre ? » lui demanda le passeur. « Lorsque le vieil homme meurt, le passage sâeffectue naturellement dâun potentiel vers un autre. GĂ©nĂ©ralement, le corps est las de la vie et sa vie sâĂ©coule comme lâeau dâun fleuve vers la mer. Lors dâun accident brutal, le passage est trop soudain, trop rapide pour le discerner. Nombreux sont ceux qui ne le rĂ©alisent que longtemps aprĂšs. La guerre est une Ă©norme machine de mort. On y donne la mort ; on y reçoit la mort. Lâhomme est acteur de sa propre vie. Ce baptĂȘme de feu permet de comprendre et rĂ©aliser le passage. Câest la raison pour laquelle tu as revĂ©cu toutes les batailles dans lesquelles tu as participĂ©. LâexpĂ©rience a Ă©tĂ© rĂ©pĂ©tĂ©e jusquâĂ ce que tu accomplisses ton entreprise. Maintenant que tu maĂźtrises le passage, tu vas apprendre Ă crĂ©er des mondes.
Le sage ne disait rien pour lâinstant. Il Ă©tait heureux et il ressentait la tristesse lâenvahir. La tristesse de ses vies passĂ©es, de ceux quâil avait rencontrĂ©s, du bonheur quâil y avait trouvĂ©. Il laissa le chagrin lui rappeler la marque de lâamour. « Je suis Ă lâentrĂ©e du chemin. Je lâai foulĂ© de mes pieds et jây suis entrĂ©. Câest maintenant que je vais vĂ©ritablement quitter ma demeure humaine pour acquĂ©rir mon Ă©volution ». Il laissa cette derniĂšre pensĂ©e rejoindre celles quâil portait en son cĆur.Tableau de Laureline Lechat