Anniversaire

🌿 Les PoĂšmes du Jour LevĂ©
Chaque matin, à la premiÚre minute, les mots anciens sortent de leur sommeil, portés par le souffle léger du souvenir.
Ici s’éveillent les poĂšmes publiĂ©s ce mĂȘme jour, parfois un an, parfois dix ans plus tĂŽt, mais toujours vibrants, toujours vivants.
Ils surgissent comme des reflets dans l’eau, des fragments d’éternitĂ© posĂ©s sur la date du jour, offrant Ă  nos cƓurs un miroir et Ă  nos vies
 une mĂ©moire.

🎂 Aujourd’hui, ce ne sont pas nos annĂ©es que l’on fĂȘte, mais celles des vers, des images, des cris, des Ă©treintes, des silences, car chaque poĂšme est un anniversaire du cƓur.

  • Blanche-Neige 2025

    Aujourd’hui le miroir magique de la tĂ©lĂ© de Blanche-Neige
    Lui renvoie qu’elle est la plus belle lorsqu’elle s’y regarde nue.
    La Saint-Valentin fut tragique : pas de prince sur le manĂšge
    Et pas de pompon qui rappelle un dernier tour circonvenu.

    Sans doute vingt-huit jours à peine, c’est un peu court pour les amours ;
    On se console comme on peut avec un thé et des gùteaux.
    On pleure comme une fontaine, on maudit le sens de l’humour
    D’un Cupidon plus que douteux qui nous a menĂ©s en bateau.

    Mais demain pour le premier mars, la chasse au mùle est réouverte ;
    TaĂŻaut les biches sont aux abois, le cerf est dans leur lit ce soir !
    Dieu que l’amour est une farce ! Mais combien la plaie reste ouverte
    Jusqu’à ce que sorte du bois le prince qui ne peut plus surseoir !

    Illustration d’Adriana Lozano sur https://www.itsnicethat.com/articles/adriana-lozano-illustration-181120

    
    
    
  • La faim des lĂ©vriers

    DĂ©jĂ  se ferme fĂ©vrier, dĂ©jĂ  l’hiver sent le sapin ;
    DĂ©jĂ  commencent les prĂ©misses du printemps fou qui s’impatiente.
    Déjà la faim des lévriers pousse leurs maßtresses en escarpins
    À les sortir non sans malice pour des amours insouciantes.

    La Saint-Valentin est passée, les Valentines en retard
    Doivent compter sur leurs toutous pour trouver quelqu’un Ă  leur goĂ»t.
    Les chiens qui ont la panacée des rencontres faites sur le tard
    Sont les lévriers et surtout ceux qui flairent mieux les bagouts.

    Miroir magique de février, demain tu voleras en éclats !
    L’amour sera fĂ©cond en mars pour se trouver un compagnon.
    LĂąchez les chiens, les lĂ©vriers et qu’ils rapportent sans blabla
    Un ami, copain ou comparse, n’importe qui, qui soit mignon !

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  • MĂ©lancolie du fond des mers

    Le fond des mers est frais et les amours rigides
    Entre le matelot invité aux abysses
    Et la sirÚne hélas qui se montre frigide
    Ne fait aucun effort, la passion s’estourbisse.

    Heureux comme un poisson dans l’eau ne suffit pas
    Et le marin déçu se sent un peu frustré ;
    La sirĂšne avait beau promettre ses appas,
    Sur son lit de cailloux, elle n’a su s’illustrer.

    Leurs amours sont noyées ; le feu de la passion
    Ne saura plus vraiment comment les réjouir.
    Ayons pour le bonhomme toute la compassion
    Qu’il est en droit d’attendre d’ĂȘtre mort sans jouir.

    Tableau de Miguelanxo Prado

    
    
    
  • Dans son aquarium

    Lorsque l’hypothĂ©tique muse s’rĂ©gale de la somme des carrĂ©s,
    Poissons scalaires des deux cÎtés de son réservoir agencé,
    Elle me regarde et elle s’amuse de voir mes plans contrecarrĂ©s
    Car j’espĂ©rais la bĂ©coter dĂšs qu’elle se serait avancĂ©e.

    Elle est joueuse et fait semblant de se sentir ma prisonniĂšre
    Dans son petit cube magique qu’une eau douceñtre ravitaille.
    Je lui trouve un air ressemblant avec Rita, la poissonniĂšre
    Qui me l’a vendue lĂ©thargique et de toute petite taille.

    Croyant que c’était un poisson, je l’ai placĂ©e au vivarium
    Avec d’autres poissons de roche, rouget-grondin, congre et rascasse
    Que je lui donne sans façon en disposant son aquarium
    Afin que, lorsque je m’approche, elle devienne beaucoup plus loquace.

    C’est pourquoi chaque vendredi, j’ai des histoires à raconter
    Autant cocasses qu’inĂ©dites grĂące Ă  notre correspondance.
    Comme je n’ai jamais contredit ma belle sirùne, je peux compter
    Sur elle pour éviter redites, répétitions et redondance.

    Tableau d’Ivan Lubenikov sur https://www.catherinelarosepoesiaearte.com/2012/06/ivan-loubennikov.html

    
    
    
  • L’apparition subliminale

    Sans doute pour renouveler le rĂ©pertoire de mes rĂȘves,
    L’intuition transmet des visions durant mes Ă©vanouissements.
    Plus fort est le dénivelé des vues subliminales et brÚves,
    Plus fort seront les prévisions sur mon épanouissement.

    Dans les paysages d’automne entre les ombres et la lumiùre,
    Vont des images fugitives que seul l’inconscient peut capter.
    Quand, dans un dĂ©cor monotone, apparaĂźt l’impression premiĂšre
    D’une femme nue sensitive, saurai-je alors m’y adapter ?

    Des petites fées croisent ma route pourtant je ne les vois jamais
    Mais il m’arrive de les comprendre lorsqu’elles me chuchotent à l’oreille.
    Dommage que l’esprit en dĂ©route n’ait pas vu ce que dĂ©clamait
    Ma muse que j’aurais pu surprendre nue, dans le plus simple appareil.

    Photo d’Erik Madigan Heck.

    
    
    
  • Reines en noir et blanc

    Que fait la Reine en son manoir lorsque le Roi part Ă  la chasse ?
    Au début elle aimait tirer quelques jolis pions alléchés,
    Puis, avec son cavalier noir, monter ensemble sur des échasses,
    Mais a fini par s’attirer la jalousie de l’évĂȘchĂ©.

    Aujourd’hui elle reste au chñteau et organise des salons
    OĂč elle reçoit ses prĂ©tendants qui l’aident Ă  chasser ses tourments.
    Lorsque le roi rentre pataud et l’estomac dans les talons,
    Il est plutĂŽt vilipendant envers ses hĂŽtes les plus gourmands.

    Que fait la Reine en son castel lorsque le Roi part Ă  la guerre ?
    Au début elle aimait jouer avec ses dames de compagnie,
    Puis, avec ses chevaux pastel et quelques compagnons vulgaires
    Mais qui Ă©taient tant dĂ©vouĂ©s qu’à la fin, elle s’y restreignit


    Car le Roi au panache blanc, dotĂ© d’un naturel jaloux,
    Craignait quelque anguille sous roche et rentrait inopinément,
    Puis demandait sans faux-semblants qui étaient « le » ou « les » filous
    Qui décampaient à son approche par les poternes impunément.

    Photos d’Agnieszka Jopkiewicz.

    
    
    
  • Enfin fĂ©vrier s’en va !

    Il Ă©tait temps, les p’tits amis, que fĂ©vrier largue les voiles,
    S’envole jusqu’à l’annĂ©e prochaine et nous souhaite un heureux sĂ©jour.
    Au revoir, hiver ennemi, nous coucherons à la belle étoile
    DÚs que printemps-été enchaßnent un soleil avec de beaux jours !

    Pauvre et vain mois de février ! Cependant, en bien tout honneur,
    Avec vingt-huit jours, la froidure n’a pas tellement l’air triomphant.
    Alors cessons de dĂ©crier ce mois oĂč parfois le bonheur
    Tant que la neige et le froid durent apporte la joie aux enfants.

    Illustration du calendrier d’Olga Ert sur https://www.behance.net/gallery/186943/calendar

    
    
    
  • Mortes saisons

    À l’instar du PĂšre NoĂ«l, que fait Valentine au printemps
    Et tout le restant de l’annĂ©e sans s’occuper des amoureux ?
    Sans doute avec Marie-NoĂ«lle, elles s’en vont prendre du bon temps
    Et ensemble s’en vont glaner quelques gadgets bien vigoureux.

    Vantentine dans des films X s’perfectionne au Kamasutra
    Et dans des cercles échangistes recherche de nouvelles queues.
    Marie-NoĂ«lle, plus prolixe, s’en va prĂȘcher Zarathustra
    Dans les milieux écologistes contre leurs propos belliqueux.

    Quoi qu’il en soit, elles en reviennent avec de nouvelles expĂ©riences ;
    Valentine à l’hiver prochain saura faire flùche de tout bois ;
    Marie-NoĂ«lle, quoi qu’il advienne, nous ramĂšne une luxuriance
    De bidules, de trucs, de machins en braderie, vendus au poids.

    Illustration de Rian Hughes sur le thÚme « Valentina » de Guido Crepax

    
    
    
  • Chaud lapin puceau

    Je ne suis pas nĂ© chaud lapin pourtant j’ai dĂ» le devenir ;
    L’apprenti-sourcier de l’amour en moi doit rechercher sa source.
    AuprĂšs des filles au tapin, j’ai laissĂ© la force venir
    En progressant, jour aprÚs jour, pour mieux développer mes bourses.

    Bien sûr, derriÚre chaque femme se dissimule un labyrinthe
    OĂč mon lapin doit s’exercer Ă  atteindre le fruit convoitĂ©.
    Si j’aime bien ces portes infĂąmes qui demandent efforts et Ă©treintes,
    Je me méfie des huis percés, branlants, rouillés et déboßtés.

    Je sais ouvrir toutes les lĂšvres et les serrures difficiles ;
    On me reconnaüt ce talent d’en courir plusieurs à la fois.
    De lapin, je devins un liĂšvre ; finalement c’était facile
    De composer ces vers galants mais libidineux toutefois.

    Tableau de Nicoletta Ceccoli sur https://ilmondodimaryantony.blogspot.com/2013/08/gli-incubi-celesti-di-nicoletta-ceccoli.html

    
    
    
  • Interconnexions

    L’interconnexion intĂ©rieure lorsque je me relie Ă  toi
    À travers la littĂ©rature que tu m’écris au fil du temps,
    Atteint la couche supérieure qui crÚve et dépasse les toits
    Des limites que ma nature n’aurait pu vaincre, mĂȘme en luttant.

    L’interconnexion extĂ©rieure lorsque je lis entre tes lignes,
    En suivant les pas que tu sĂšmes pour m’inonder de ta prĂ©sence,
    Me guide vers l’étape ultĂ©rieure oĂč je vais dĂ©couvrir un signe
    Et bien d’autres dont tu parsùmes mon avenir en suffisance.

    Illustrations de Jean-Pierre Gibrat

    
    
    
  • Juste au corps

    Mon corps cloisonnĂ© m’a beaucoup donnĂ© :
    Dans le poumon droit, l’esprit Ă  l’étroit ;
    Dans le poumon gauche, des rĂȘves en Ă©bauche ;
    Blotti dans le cƓur, un peu de liqueur ;
    Calé dans le foie, un manque de foi ;
    Clos dans l’estomac, mes petits formats ;
    Tassé dans le rein, du gros sel marin ;
    Et par l’intestin, s’enfuit mon destin.

    Dans un Ɠil je loge une grande horloge,
    Dans l’autre je range un regard Ă©trange.
    Jusqu’au rñtelier monte un escalier
    En colimaçon pour mes deux garçons
    Qui vont Ă  l’école entre mes Ă©paules
    Faire les fantassins au creux du bassin.
    Tandis que mes filles descendent aux chevilles
    Pour faire la fĂȘte criant Ă  tue-tĂȘte.

    J’ai dans mes deux seins, comme mĂ©decin,
    La crĂšme du lait, un petit filet
    Qui coule à l’abri jusqu’à mon nombril
    Et dont le nectar est bu sans retard.
    AprĂšs l’écrĂ©mage, j’en fait du fromage ;
    Mon petit mari le soir s’en nourrit.
    Et puis, dans la chambre, j’étire mes membres,
    Le jour se dĂ©robe, j’enlĂšve ma robe.

    Illustration Photo Sculpture Tableau de Enrica Campi

    
    
    
  • ZĂ©ro ZĂ©ro Sextuor

    Double-zéro-un
 connais pas ; Double-zéro-deux
 pas du tout
    Et jusqu’à Double-zĂ©ro-six, je n’en ai aucun souvenir.
    Pourtant personne ne s’y trompa, Double-zĂ©ro-sept fut partout
    IncarnĂ© par tant de sosies que je n’ sais lequel retenir.

    J’ai beaucoup aimĂ© le premier, un Ă©cossais de pure souche
    Dont « Goldfinger » fit les honneurs qui m’ont jusqu’à ce jour complu.
    L’autre dandy, c’est coutumier, voulut en remettre une couche,
    Quant aux autres, au petit bonheur, le public aime et moi non plus.

    Pierce Brosnan, Roger Moore, Sean Connery, George Lazenby, Timothy Dalton et Daniel Craig. Quant aux actrices, une seule table n’aurait pas suffi.

    
    
    
  • La fille aux yeux hybrides

    Fille de sirĂšne, sans doute, et d’un bel elfe assurĂ©ment,
    Un jour mon fils l’a ramenĂ©e ; il l’avait prise en ses filets.
    Elle avait l’air d’ĂȘtre en dĂ©route et parlait dĂ©mesurĂ©ment
    Aux accents de MĂ©diterranĂ©e d’une langue pointue effilĂ©e.

    Quoi qu’il en soit, ils se mariĂšrent malgrĂ© toutes mes incertitudes
    Et partirent ensemble à Bordeaux se rapprocher de l’Atlantique.
    Je ne sais quelle fut leur carriĂšre mais ils eurent une multitude
    D’enfants tritons assez lourdauds et de sirùnes romantiques.

    Photo de Joaquin Acevedo

    
    
    
  • Dans la tĂȘte

    Il pourrait paraütre incroyable qu’aussi simple soit mon labyrinthe,
    Mais mes instincts organisĂ©s ont trouvĂ© leur terrain d’entente.
    Mes phobies les plus effroyables, tapies aux impasses succinctes,
    Surgissent désorganisées et laissent place à la détente.

    Évidemment quand vient la nuit, mon cerveau reptilien s’anime ;
    Le petit avion dans la tĂȘte brasse l’air dans un tintamarre ;
    Tous les vieux démons de minuit courent sous brassard anonyme
    Et se rassemblent pour la fĂȘte au festival des cauchemars.

    Mais tout cela n’est qu’illusion cachĂ©e derriĂšre ce dĂ©dale,
    Un peu comme un jeu vidéo conçu pour exploser le score.
    Mes neurones, Ă  contribution dans les replis de l’encĂ©phale,
    Triomphent dans un rodéo dont ils battent tous les records

    Illustration de Meluseena

    
    
    
  • La mĂ©tĂ©orologiste

    J’aimais ses cumulonimbus sous son manteau en peau de nuit
    Qui épousait les dépressions et les sommets de sa poitrine.
    Mais au moindre cunnilingus, qui lapait doucement son huis,
    Sa bouche s’ouvrait d’une expression semblable à un lùche-vitrine.

    Quand l’amour parsĂšme Ă  tout vent, les corps subissent la tempĂȘte
    Dans les folles prĂ©cipitations de l’effervescence des sens.
    On y revient le plus souvent dĂšs que l’orage monte Ă  la tĂȘte
    Aussitît que l’excitation met les cƓurs en incandescence.

    Illustration « Ter » de Dubois & Rodolphe

    
    
    
  • La chasse aux mĂ©tĂ©ores

    En ce temps-là, nonchalamment, perchés au sommet de la piste,
    Nous dĂ©nombrions les mĂ©tĂ©ores, pluies, grĂȘles, ouragans et tempĂȘtes.
    J’y accompagnais galamment ma belle mĂ©tĂ©orologiste
    Comme deux anges égrégores assis sans tambour ni trompette.

    La nuit venue, secrÚtement, juchés sur un esquif fragile
    Nous naviguions sous le prĂ©texte d’amĂ©liorer nos connaissances.
    Mais pour parler concrÚtement nous nous échappions des vigiles
    Pour nous aimer dans un contexte plus en rapport avec nos sens.

    Illustrations « Ter » de Dubois & Rodolphe

    
    
    
  • L’amour flou, flou, flou

    L’amour fait chavirer le cƓur et en aveugle la raison
    Par interférences avec moires dans les souvenirs partagés.
    J’en veux pour preuve avec rancƓur les errances en toutes saisons
    Dont j’ai gravĂ© dans ma mĂ©moire les mĂ©saventures outragĂ©es.

    Ève voyait flou, Adam myope, ils n’ont pas reconnu la pomme,
    Ont croqué le fruit défendu dans un paradis de brouillard.
    S’ils avaient Ă©tĂ© nyctalopes ou bien consultĂ© les Prud’hommes,
    Ils auraient été entendus par un avocat débrouillard.

    Voilà pourquoi l’amour est flou voici pourquoi l’amour voit double.
    Dieu nous a brouillĂ© l’Ɠil du cƓur en nous privant de connaissance.
    C’est ainsi, l’homme devient fou ; c’est ainsi, sa femme le trouble
    Mais peu importe la liqueur pourvu que l’ivresse des sens.

    Tableaux d’Egor Ostrov

    
    
    
  • Souveraine matin, midi et soir

    Au matin la reine s’éveille encore Ă©perdue dans les songes
    Dont les souvenirs disparaissent de sa mémoire vaporeuse.
    Il suffit d’un peu de soleil pour faire traiter de mensonge
    La nuit aux tĂ©nĂšbres Ă©paisses fors d’une attente langoureuse.

    À midi, la reine s’habille encore baignĂ©e de rosĂ©e
    Avec des pétales de rose et leurs arÎmes inégalés.
    Juste un éclat sur les pupilles sur une joue couperosée
    Qui lui efface l’air morose de rester seule en son palais.

    Le soir, la reine au crépuscule encore en attente du roi
    Dont le retour imprévisible deviendrait presque indispensable.
    Sans un seul mot, son cƓur bascule, affolĂ©, en plein dĂ©sarroi
    D’une Ă©motion intraduisible et d’une envie imprononçable.

    Tableaux de Joshua Burbank

    
    
    
  • La fuite de fĂ©vrier

    FĂ©vrier s’enfuit, fĂ©vrier de glace, les champs sous la neige, les prĂ©s chamboulĂ©s ;
    FĂ©vrier se meurt, fĂ©vrier s’endort aprĂšs quatre semaines, vingt-huit jours de froid.
    FĂ©vrier s’ennuie de laisser la place au mois du printemps et des giboulĂ©es ;
    Et Mars s’emparer de la toison d’or et fĂ©vrier fuir sans aucun effroi !

    FĂ©vrier de glace descend l’escalier et s’en va rejoindre les annĂ©es passĂ©es.
    Des annĂ©es de joie, des annĂ©es d’effort oĂč l’on vit le fruit de l’amour s’ouvrir.
    FĂ©vrier descend, atteint le palier d’une humeur maussade, un peu compassĂ©e ;
    Elle est Ă  l’honneur des mois les plus forts oĂč tout l’or du monde reste Ă  dĂ©couvrir.

    Tableau de Melinda Cootsona

    
    
    
  • Monts et vallĂ©es de VĂ©nus

    Qu’il est tortueux le parcours,       celui de la carte du tendre
    Entre les monts et les mamelles,   entre les gorges du bassin !
    La vallĂ©e oĂč le ruisseau court,       la plaine oĂč l’on aime s’étendre,
    Le lait au goĂ»t de caramel    qui suinte Ă  la pointe d’un sein.

    Qu’il est chaud le microclimat       entre les touffes et les fougùres
    OĂč l’on va se dĂ©shabiller      pour profiter de la chaleur.
    Les cuisses fraßches au minima,     les fausses couleurs mensongÚres
    Et les arĂŽmes vanillĂ©s  d’une vulve mise en valeur.

    Tableau de Christian Vey

    
    
    
  • La quĂȘte de la nature

    Ma quĂȘte des endroits sauvages ressemble Ă  la quĂȘte du Graal
    Tant l’homme a dĂ©posĂ© sa marque et souillĂ© l’environnement.
    Les animaux, en esclavage, obligés au vide intégral
    Restent les seuls qui le remarquent, excepté le pouvoir qui ment.

    Tableau de Svabhu Kholi

    
    
    
  • Demain les poissons

    Quand viendra le jour des poissons, la saumure coulera de source
    Entre requins et mammifÚres, entre méduses et cétacés.
    Chacun troublera sa boisson en mettant son grain d’sel en bourse
    Et les grands pontes des affaires crieront : « Maintenant, c’est assez ! »

    Illustration de Rlon Wang

    
    
    
  • La robe couleur d’adieu

    La robe couleur d’adieu

    Adieu les premiers perce-neiges, jeunes pousses d’écobuage,
    Qui fleurissez avant printemps pour chauffer les cƓurs en hiver.
    Les vents se livrent au manĂšge et font bailler les gros nuages
    Qui vont pleurer avant longtemps leurs grosses larmes salivaires.

    Tableau de Catrin Welz-Stein.

    
    
    
  • Les poissons qu’ont gelĂ©

    Les poissons qu’ont gelĂ©

    Je sais, j’ai Ă©tĂ© maladroit et un chouĂŻa Ă©cervelĂ© ;
    J’ai oubliĂ© de saluer d’un toast portĂ© sur la boisson.
    Si ça n’a pas jetĂ© l’effroi c’est qu’ils sont dĂ©jĂ  congelĂ©s,
    Car je ne puis évaluer le froid ressenti des poissons.

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  • Le pli fĂ©vrier

    Le pli février

    FĂ©vrier va se replier entre les pages de l’annĂ©e
    Sous une couverture sombre d’un crĂ©puscule bleu de nuit.
    Mais il sera vite oublié, ce petit mois succédané
    Qui plongeait nos journĂ©es dans l’ombre et dans la froideur de l’ennui.

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  • Faut-il faire revenir l’automne ?

    Faut-il faire revenir l’automne ?

    Faute d’un printemps qui rayonne, faut-il faire revenir l’automne ?
    « Vos couleurs, sur nous, rĂ©pandez si ce n’est pas trop demander ! »

    « HĂ©las, j’ai signĂ© un contrat lorsque l’hiver me rencontra
    Et n’ai le droit de revenir que dans un lointain avenir
 »

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  • Le jour oĂč la Terre parlera

    Le jour oĂč la Terre parlera

    Un jour la Terre parlera, un jour elle ouvrira les yeux,
    Un jour elle recrachera les égoistes, les orgueilleux.
    Puis il nous faudra l’écouter car nous serons dĂ©sintĂ©grĂ©s
    De nos corps humains pour goûter un .paradis réintégré.

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  • Le ballet du silence

    Le ballet du silence

    Dessous les nénuphars, les mignonnes gambettes
    Jouent leur ballet dansant tout au fond de l’étang.
    À l’abri des fanfares, Ă  l’abri des tempĂȘtes,
    Loin des roseaux pensants, loin des soucis du temps.

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  • Le massacre du printemps

    Le massacre du printemps

    Comme le printemps, cet ingrat, s’était cassĂ© aux sports d’hiver,
    Il a fallu le remplacer par un spécialiste entraßné.
    Alors j’ai trouvĂ© cet extra, venu du fond de l’univers,
    Pour tenter de nous déglacer avec son violon déchaßné.

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  • Petites annonces

    Petites annonces

    Petites fleurs de glace, en dentelle de givre,
    Cherchent pensées du jour dans un appartement.
    S’il y a de la place, il ferait bon y vivre
    Quitte à fondre d’amour mais plutît lentement.

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  • Ceux qui ont toujours vingt ans

    Ceux qui ont toujours vingt ans

    Parfois les yeux demandent au cƓur de lui raconter les couleurs
    Que l’amour peint sur les maisons de ceux qui ont toujours vingt ans.
    Parce que ce qui nous rend vainqueur de nos chagrins et nos douleurs
    C’est de savoir, non sans raison, qu’aprùs l’hiver, vient le printemps.

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  • L’oiseau printemps

    L’oiseau printemps

    Aux derniers jours de fĂ©vrier, au parc, m’en allant promener,
    J’ai rencontrĂ© l’oiseau bavard, celui qui vient quand on l’appelle.
    « Mademoiselle, vous devriez », dit-il d’une voix chevronnĂ©e,
    « Aller flĂąner sur les boulevards, on solde l’hiver Ă  la pelle ! »

    Chevronné : qui est dotĂ© d’expĂ©rience et de savoir-faire.

    
    
    
  • L’expression florale

    L’expression florale

    Dites-le avec des fleurs, c’est une part de bonheur !
    Chantez-le avec des chƓurs, c’est un moment de chaleur !
    Actez-le avec couleurs, c’est une marque d’honneur !
    Montrez ce qui vient du cƓur, c’est la plus grande valeur !

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  • À contrevent

    À contrevent

    Quand le soir les champs ondulent sous la caresse des vents
    Comme si ça racontait les mémoires de la Terre,
    J’oscille comme un pendule en dansant Ă  contrevent
    Comme si je remontais le temps si rĂšglementaire.

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  • L’hĂ©lice de la vie

    L’hĂ©lice de la vie

    La nature sait si bien reproduire les formes
    Qu’elle sùme à l’envi d’un cri d’amour surtout.
    Du petit amphibien Ă  l’animal Ă©norme,
    L’hĂ©lice de la vie se retrouve partout.

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  • À force de pĂȘcher

    À force de pĂȘcher

    À force de pĂȘcher tous les petits poissons,
    Les poissons ont grandi au son des cannes-Ă -pĂȘche.
    Comment les empĂȘcher de dĂ©nier la moisson
    AprÚs avoir brandi une triste cabÚche !

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  • Chantons le carnaval

    Chantons le carnaval

    Glissons les doubles croches sous nos masques enchantés,
    Plaçons les triolets sur nos lÚvres charmantes !
    Un refrain qui accroche que nous puissions chanter
    En habits bariolés de beautés désarmantes !

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  • Un bonheur couleur orange

    Un bonheur couleur orange

    Quand l’Ăąme du papillon aussi lĂ©gĂšre qu’un ange
    Se pose sur la pensée la plus belle, la plus sincÚre,
    C’est comme un Ă©chantillon de bonheur couleur orange
    Qui vient te récompenser par un bel anniversaire.

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  • Amoureux matin, midi et soir

    Amoureux matin, midi et soir

    Tous les matins il cheminait parmi les bois et les fourrés.
    Tous les midis il parcourait le ciel sous les nuages noirs,
    Chaque soir quand il revenait, il était fort bien entouré.
    Chaque nuit il s’énamourait de sa femme en son manoir.

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  • Douche de feu

    Douche de feu

    Ce matin, foudroyant Ă  travers le brouillard,
    Un rayon de printemps a surgi du néant.
    J’en ai reçu l’éclat fors un peu vasouillard
    Mais sa douche de feu m’a changĂ© en gĂ©ant !

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  • La fille aux yeux papillons

    La fille aux yeux papillons

    Un joli papillon posé sur son visage
    Comme un masque placé pour dissimuler ses peurs.
    Qui saura quelles fins dĂ©terminent l’usage
    De ce voile fébrile insolite et trompeur ?

    Quand les craintes animent un doux visage ardent
    Pour recouvrir ses yeux de deux ailes troublées,
    Il faut croire à l’audace perçue en regardant
    La vision timorée mais pourtant redoublée.

    Mais le masque n’est qu’une beautĂ© Ă©phĂ©mĂšre
    Qui s’envolera bientît pour d’autres fleurs sauvages,
    Laissant la fille en fleur un jour devenir mĂšre
    Et quitter sa jeunesse pour un autre esclavage.

    Je l’ai connue enfant, insouciante et rebelle,
    Courant dans le soleil et poursuivre ses rĂȘves.
    Aujourd’hui elle vit, la frĂȘle colombelle,
    Dans la saison confuse, adolescente et brĂšve.

    Seul le temps nous dira qu’a fait le papillon

    Est-il resté gardien fidÚle et implacable ?
    Ou bien l’a-t-il laissĂ©e franchir le portillon
    Pour vivre ses amours et sa vie immanquables ?

    Tableau de Fabienne Barbier

    
    
    
  • CONTE DE FÉVRIER

    Le conquérant marche au zénith sous le soleil point culminant
    Il a appris Ă  observer, comprendre, entendre et entreprendre.
    C’est dans la lumiĂšre bĂ©nite, Ă  l’aise dans son Ă©lĂ©ment,
    Qu’il a su toujours prĂ©server toute son existence Ă  apprendre.

    Il est le temps qui accélÚre et qui impose ses limites
    Qui indique la persistance du moindre atome qui demeure.
    Il est le temps qui décélÚre, qui mesure et qui délimite
    La durée de tout existence, de ce qui naßt, grandit et meurt.

    Le voyageur

    Le voyageur contemplait le coucher de soleil sur la mer. Les somptueuses couleurs habillaient l’ocĂ©an de pourpre. Le vent s’était mis Ă  souffler. Il avait, au dĂ©but, chassĂ© les nuages aux confins de l’horizon. Il avait, ensuite, fait trembler la face des eaux. Il avait, par la suite, provoquĂ© l’agitation parmi les flots. La tempĂȘte s’annonçait. Elle s’éveillĂąt, montĂąt de l’horizon et s’abattit tel un ennemi magique sur la mer. Pendant des heures le navire fut ballottĂ©, soulevĂ©, rabattu, conduit comme un fĂ©tu de paille par les Ă©lĂ©ments dĂ©chaĂźnĂ©s. Chaque membre de l’équipage, des hommes de mĂ©tier, tantĂŽt priait, tantĂŽt bravait le LĂ©viathan des mers, tantĂŽt cherchait Ă  sauvegarder sa vie.
    « J’en ai connu des tempĂȘtes, des folles furieuses, des mortelles et des extrĂȘmes. Je crois que celle-ci est la fille de toutes ces furies rĂ©unies ! » Lança le capitaine comme un dĂ©fi ou comme un constat. « Quelle route suivez-vous, capitaine ? » demanda le voyageur. « Une nouvelle route que m’a indiquĂ©e un guide maritime qui, bien qu’inhabituelle, me permettait de rattraper notre retard. Mais maintenant, bien que j’aurais aimĂ© l’avoir avec nous, je prĂ©fĂšrerais le savoir rĂŽti dans tous les enfers ! J’espĂšre bien que 
 »
    Le capitaine fut pĂ©trifiĂ© en mĂȘme temps que l’équipage comme s’ils Ă©taient en prĂ©sence de Neptune. Un mur d’eau, d’une hauteur inimaginable, d’une largeur impossible Ă  discerner, se dressait devant eux, les dominait et allait, dans quelques secondes, s’abattre sur les aventuriers de la mer. Plus le contact Ă©tait imminent, plus les vents s’agitaient.
    Le mur bascula puis, subitement, il disparut.
    Dans le creux de la vague, la nef ressemblait à un pÚlerin agenouillé devant Dieu.
    « Mais qu’est-ce qui s’est passĂ© ? Le mur d’eau ? Plus rien ! ». La tempĂȘte s’amenuisait maintenant, petit Ă  petit. La nuit noire, glaciale lui succĂ©da.

    Aux premiĂšres lueurs du matin, au moment oĂč commençaient Ă  pĂąlir les Ă©toiles, le timonier rugissait « DamnĂ© compas de malheur ! Le voilĂ  qui s’est complĂštement affolĂ© ! Le voilĂ  qui regarde le sud Ă  prĂ©sent ! ». Tous les marins s’empressĂšrent et accoururent autour de la boussole et constatĂšrent, consternĂ©s, l’étrange fatalitĂ©.
    Le voyageur regarda de tribord et bĂąbord et, en s’adressant Ă  ses compagnons, « Avez-vous remarquĂ©, si la boussole nous indique non pas le sud mais le nord, oĂč se lĂšve le soleil en ce moment ? ». « Dieu des mers, rugit le capitaine, il se lĂšve Ă  l’ouest ! ».
    Les marins croisĂšrent leur regard. À la fois Ă©berluĂ©s et consternĂ©s. La terreur Ă©tait sous-jacente.
    Le voyageur restait calme. Au contraire de tous ses compagnons qui voulaient revenir en arriĂšre, il prĂ©fĂ©rait reconnaĂźtre sa nouvelle situation et l’accepter. Il ne revenait jamais en arriĂšre et bien souvent l’impossible devenait pas Ă  pas possible ; comme un espoir surgi du nĂ©ant Ă  chaque avancĂ©e.
    « Avez-vous fait le point ? » s’enquit le voyageur auprĂšs du capitaine.
    « Eh bien ça a l’air complĂštement loufoque. Si on admet que l’est et l’ouest sont inversĂ©s, alors tout concorde. Nous sommes bien sur notre route, le cap est bon, tout va bien. À condition, bien sĂ»r, d’accepter que le ciel est Ă  prĂ©sent transposĂ©, comme Ă  travers un miroir. »
    « Île droit devant, capitaine ! » hurla l’homme de vigie. Agrandie par les lentilles de la longue-vue de marine un petit morceau de terre se dĂ©tachait de l’horizon. La vision en Ă©tait irrĂ©fragable.
    « Nous y serons ce soir, j’estime. Droit devant les gars ! Nous avons besoin de faire une halte ! ». Le capitaine se tourna vers le voyageur. « De tout l’équipage, tu restes Ă©trangement calme. Comme si tout ce qui se passe autour de nous n’existait pas. Soit tu es fou, sois tu es l’homme le plus courageux que je connaisse ! ».
    Le voyageur sourit : « Voici le nouveau monde ! ».
    Il se tourna vers le capitaine : « C’est bien ce que vous Ă©tiez venu chercher, n’est-ce pas ? ».
    Au coucher du soleil, le navire accosta. L’üle Ă©tait bien rĂ©elle. C’était la parfaite reproduction de toutes les Ăźles que l’on voit dans les livres d’image. Une longue bande de plage ceinturait le pourtour. Une crique s’ouvrait et offrait Ă  l’Ɠil la beautĂ© d’une lagune. Une jungle touffue faisait office de manteau. Un volcan endormi Ă©mergeait du milieu de l’üle.
    L’ancre fut jetĂ©e, les tours de garde furent distribuĂ©s. On attendrait le lendemain pour dĂ©barquer. La nuit serait longue.
    Au plus profond des ténÚbres, le voyageur était de garde. Il composa une chanson.
    D’abord l’obscuritĂ© bleuit, la ligne d’horizon pĂąlit. L’aube se rapprochait. Au moment oĂč le soleil se leva Ă  l’ouest, un oiseau lança un cri. Dans la clartĂ© naissante du jour, chacun observait l’üle. Elle avait l’air beaucoup plus grande que la veille. Immense, mĂȘme.
    Le capitaine, le voyageur et deux matelots descendirent dans la chaloupe et lentement, voguĂšrent vers le rivage. L’eau Ă©tait transparente, pure et chaude Ă  leurs pieds. Ils avaient l’impression d’atteindre un paradis. La lagune semblait du bleu le plus pur qui puisse exister.
    L’étonnement de chacun augmentait de seconde en seconde.
    « A premiĂšre vue, l’üle devrait faire entre 15 et 20 kilomĂštres de rayon environ, si nous supposons que le pic se trouve au centre. Ce qui nous donne une circonfĂ©rence d’une centaine de kilomĂštres de circonfĂ©rence si notre Ăźle est de forme arrondie. Si vous voulez mon avis, une simple reconnaissance ne sera pas suffisante. Je vais faire dĂ©barquer les hommes. Trois resteront Ă  bord Ă  tour de rĂŽle pour former la garde. Nous allons installer le campement ici, au bord de la lagune, provisoirement. » Le capitaine donna ses ordres brefs et prĂ©cis. Il s’agissait pour lui, avant toute chose, de prĂ©server le moral de ses hommes et de tout faire pour ne risquer aucune vie.
    « As-tu une idĂ©e de l’endroit oĂč nous sommes, voyageur ? » questionna le capitaine.
    « Ma premiĂšre impression est que nous avons basculĂ© dans un repli du monde. Je ne peux pas, pour l’instant, expliquer comment cela s’est produit. Nous sommes passĂ©s par une sorte de porte et nous sommes Ă  prĂ©sent de l’autre cĂŽtĂ© du monde. Il y a deux possibilitĂ©s : la premiĂšre, la plus simple, que ce soit le fruit du hasard et dans ce cas, il est impossible de prĂ©voir si nous allons en sortir ; la deuxiĂšme et, Ă  mon avis, la plus probable, est que nous naviguions au bon endroit et au bon moment et que quelque chose ou quelqu’un nous a attirĂ© ici dans un but bien prĂ©cis. MĂȘme si le premier choix est le bon, il ne servirait Ă  rien de saper le moral des hommes. Je propose alors de suivre mon intuition et dĂ©couvrir ce qui nous a attirĂ© dans ce monde. Je suis persuadĂ© que lorsque nous l’aurons dĂ©couvert, nous pourrons librement repartir. »
    Le capitaine ne rĂ©pondit pas. Le voyageur avait raison. Il prenait autant de soin pour la sĂ©curitĂ© de tous que pour lui-mĂȘme. Ensemble, ils allaient devoir dĂ©couvrir leur destinĂ©e et le rĂŽle qu’ils devaient jouer.

    Lorsque l’équipage eut dĂ©barquĂ©, chacun entreprit de monter un campement de fortune. Les eaux Ă©taient trĂšs poissonneuses. Tandis que tous s’affairaient, le voyageur se confectionna un harpon et se mit Ă  pĂ©cher. À midi, la pĂȘche Ă©tait fructueuse. Sur un lit de braise, tous firent dorer leurs poissons et mangĂšrent tout en commentant leurs aventures et en se questionnant sur leur devenir. Ils s’enquirent auprĂšs du capitaine de ce qu’il convenait de faire. Celui-ci s’entretint avec le voyageur.

    « Il est inutile de nous risquer tous en mĂȘme temps. Que les hommes continuent de dresser le bivouac pour la nuit. Je vous propose, vous, deux de vos hommes et moi-mĂȘme, d’aller en reconnaissance vers l’intĂ©rieur. À heure fixe, nous enverrons un signal visible de la plage afin, qu’en cas d’attaque, nous puissions ĂȘtre secourus ou, au contraire, que l’équipage puisse nous rejoindre s’ils sont menacĂ©s. Il serait sage de faire plusieurs groupes, mais nous ignorons encore la topologie de l’üle. Nous sommes, donc, contraint d’agir ainsi ».

    Le capitaine acquiesça. Leur repas terminĂ©, les quatre Ă©claireurs partirent vers l’intĂ©rieur des terres. Ils marchĂšrent Ă  pas de loup. Une heure, puis deux, trois, quatre. À intervalle rĂ©gulier, ils lançaient une fusĂ©e de signalisation tout en faisant une pause. Ils n’avaient, malgrĂ© tout, guĂšre avancĂ©. La forĂȘt Ă©tait dense et le sol incertain. Chacun Ă©tait aux aguets. Au quatriĂšme arrĂȘt, le voyageur averti ses compagnons.

    « J’ai vu des ombres derriĂšre les arbres. Je crois qu’on nous Ă©pie depuis un bon moment, maintenant. Ne paraissez pas effrayĂ©s. Continuons Ă  avancer. S’ils Ă©taient hostiles, ils nous auraient dĂ©jĂ  attaquĂ©s. »

    Inquiets et sur leur garde, ils atteignirent, enfin, l’orĂ©e du bois. DĂšs qu’ils furent dans la clairiĂšre, comme surgies de nulle part, une douzaine de guerriers leur barrĂšrent la route. C’étaient des guerriĂšres. Elles Ă©taient magnifiques. Elles arboraient un air farouche et dĂ©cidĂ©.

    « Bien ! » dit le voyageur. « Notre rencontre commence. »

    Le conquérant

    Le conquĂ©rant observait les collines Ă  l’horizon. La nuit allait bientĂŽt tomber. Une ombre rougeoyante les dominait et annonçait les vents du lendemain.
    Lorsque le convoi atteignit la premiĂšre Ă©tape, ils eurent tout juste le temps de s’engouffrer dans l’auberge lorsque les mĂ©tĂ©ores rugissants dĂ©versĂšrent leur fougue parmi les arbres et les prĂ©s en soulevant des nuages de poussiĂšres aveuglants.
    Ils restĂšrent un moment sans dire un mot jusqu’à ce que le conquĂ©rant brise le silence.
    « Madame, messieurs, comme vous le savez, nous devons rencontrer demain les habitants du dĂ©sert et, surtout, leurs chefs. Notre mission est d’observer et noter les points faibles comme les points forts puis, il nous faudra nĂ©gocier. La tĂąche de chacun sera de la plus haute importance. Vous, l’homme de science vous aurez Ă  expĂ©rimenter les sols et les minĂ©raux. Madame, en tant que botaniste et Ă©cologiste, vous devrez livrer votre diagnostic quant Ă  la possibilitĂ© d’ensemencements et de cultures. Vous, commandant, votre rĂŽle est d’estimer s’il existe des dangers et d’explorer les contrĂ©es. Quant Ă  moi, en possession de vos rapports je devrai nĂ©gocier au mieux les nouvelles terres. Nous avons trĂšs peu de temps et surtout ne devons pas montrer un trop grand intĂ©rĂȘt pour eux et surtout encore ne pas montrer la moindre faiblesse de notre part. Ces gens nous ont choisis comme Ă©tant dignes de confiance, nous devons faire en sorte qu’ils en soient fiers. S’il y a encore des questions non rĂ©solues, je vous conseille de les exposer maintenant. Je tĂącherai d’y rĂ©pondre d’aprĂšs mes connaissances.
    – Croyez-vous qu’ils se montreront coopĂ©ratifs ?
    – Ce sont eux qui nous ont contactĂ©s, nous pouvons en dĂ©duire qu’ils sont pacifiques.
    – Savez-vous s’il existe parmi eux des hommes de science, des Ă©rudits ?
    – Il existe des sortes de chaman chez eux. Ils enseignent les jeunes et font office d’hommes mĂ©decine. Mais ils sont trĂšs discrets et semblent peu enclins Ă  communiquer leur savoir. En revanche, ils ne sont pas belliqueux. Libre Ă  vous d’entrer en contact avec eux. AprĂšs tout, c’est aussi votre rĂŽle.
    – Quelles armes possĂšdent-ils ?
    – Eh bien, ils se servent essentiellement d’armes de jet. Arcs et javelots, d’aprĂšs ce que j’ai pu apercevoir. NĂ©anmoins, Ă©tant donnĂ© qu’ils ne subissent jamais d’attaque d’ennemis, il est possible qu’ils aient autre chose d’efficace. De trĂšs efficace. Je ne vous conseille pas d’essayer de dĂ©couvrir de quoi il s’agit. Laissez-leur leurs secrets. AprĂšs tout, nous ne sommes pas lĂ  pour les convertir. Dieu merci, nos gouvernements nous ont Ă©pargnĂ© la prĂ©sence d’un prĂȘtre. À moins que, au contraire, le clergĂ© ne fomente quelques idĂ©es en secret. Enfin, pour l’instant nous n’avons pas Ă  nous prĂ©occuper de politique ni de religion. Eh bien madame, messieurs, si j’ai rĂ©pondu Ă  vos questions, je vous propose d’aller tous nous coucher. DĂ©part Ă  5h avant l’aube. Bonne nuit. »

    La nuit fut-elle semĂ©e de rĂȘves et de suppositions, elle recouvrit chacun et leur permis de recouvrer leurs forces.

    Une brise lĂ©gĂšre et le froid du matin. Quatre compagnons s’affairaient. L’un triait ses livres, documentations, matĂ©riel d’échantillonnage. Une autre prĂ©parait son matĂ©riel d’observation, microscopes et matĂ©riel de chimie portables. Le troisiĂšme passait ses armes en revue, son matĂ©riel de communication. Le conquĂ©rant Ă©tait dĂ©jĂ  dehors. Il s’occupait des chevaux. Il avait prĂ©fĂ©rĂ© les utiliser plutĂŽt que des machines qui auraient pu souffrir des vents du dĂ©sert. D’autant plus que les ressources en carburant Ă©taient trĂšs limitĂ©es. Les chevaux, eux, avaient l’avantage de se dĂ©placer plus facilement quel que soit le relief du terrain. Ils pouvaient, Ă©ventuellement, devenir aussi une monnaie d’échange. C’était peut-ĂȘtre faire peu de cas de leurs montures mais il fallait faire des choix.
    Ils partirent. Quatre cavaliers et quatre montures de bĂąt. Personne ne parlait. Chacun observait le paysage qui dĂ©filait lentement comme les aiguilles d’une horloge. Ils devaient franchir la barriĂšre des collines avant de pĂ©nĂ©trer dans la contrĂ©e d’investigations.
    ArrivĂ©s au sommet, ils firent une halte pour dĂ©jeuner et pour s’occuper des chevaux. À prĂ©sent, la plaine s’offrait Ă  leurs regards.
    Le conquérant sourit : « Voici le nouveau monde ! ».
    Les deux scientifiques et le commandant avaient dĂ©jĂ  endossĂ© leurs jumelles et chacun scrutaient, guettaient, dĂ©taillaient la contrĂ©e sauvage. Chacun cherchait selon ses motivations. Le conquĂ©rant, quant Ă  lui, examinait la route Ă  suivre jusqu’au village oĂč ils Ă©taient attendus. Ils y seraient au soir estima-t-il.
    C’était le dĂ©but de l’aprĂšs-midi. Le conquĂ©rant donna l’ordre du dĂ©part. Pendant toute la chevauchĂ©e jusqu’à leur destination, l’homme de science notait toutes ses observations dans son carnet de voyage. La botaniste faisait de mĂȘme mais, par moment, elle mettait pied Ă  terre pour prĂ©lever un Ă©chantillon soit de terre, soit vĂ©gĂ©tal. Le commandant, de son cĂŽtĂ©, vĂ©rifiait ses cartes et faisait constamment le point. Mis Ă  part le conquĂ©rant qui demeurait calme et serein, les activitĂ©s intenses de ses trois autres compagnons rĂ©vĂ©laient une nervositĂ© qui trahissait leurs inquiĂ©tudes.

    Lorsqu’ils arrivĂšrent enfin aux abords du village, le soleil Ă©tait commencĂ© Ă  se rapprocher de l’horizon. Sa lumiĂšre tamisĂ©e peignait les maisons d’une couleur dorĂ©e. La citadelle apparaissait aux cavaliers comme revĂȘtue d’or. Sur la place principale, un groupe d’hommes et de femmes les attendait.
    Le conquĂ©rant mit pied Ă  terre et s’avança vers le personnage le plus important qu’il connaissait comme leur chef. Les habitants portaient un air sĂ©vĂšre, dĂ©terminĂ© et farouche. Ils Ă©taient chez eux. Le conquĂ©rant salua le chef du village et ses guerriers, se prĂ©senta lui-mĂȘme puis, prĂ©senta Ă©galement ses compagnons. Le chef parla briĂšvement Ă  l’une de ses villageoises. Celle-ci invita les quatre Ă©trangers Ă  la suivre et les emmena dans une grande habitation qui, apparemment, leur Ă©tait attribuĂ©e. Des serviteurs transportaient leurs bagages tandis que d’autres emmenaient leurs chevaux aux Ă©curies.
    L’hĂŽtesse leur montra leurs quartiers et fixa avec le conquĂ©rant le rendez-vous pour le repas du soir.

    Quand tout fut prĂȘt, ils arrivĂšrent, tous ensemble vers le banquet. On plaça le conquĂ©rant Ă  cĂŽtĂ© du chef du village. Sa fille s’installa Ă  la gauche du conquĂ©rant. Les trois autres compagnons s’attablĂšrent de l’autre cĂŽtĂ©. AussitĂŽt, la fĂȘte commença.
    Les cuissots de gibier, accompagnĂ©s de lĂ©gumes sauvages et acidulĂ©s rĂ©vĂ©lĂšrent les sens de tous les convives. Les coupes s’emplirent de vins Ă©clatants. Des plateaux pourvus de mets Ă©tranges quant aux couleurs, quant Ă  leur substance s’échangeaient de place en place. Ils Ă©taient accueillis. Le conquĂ©rant, alors, se leva et, tout en brandissant sa coupe, prĂ©senta ses hommages Ă  ses hĂŽtes. Il leur fit part de ses dĂ©sirs de concrĂ©tiser, tous ensemble, des Ă©changes constructifs. Avec autoritĂ©, il s’adressa Ă  l’assemblĂ©e et parla d’échanges, de communications, d’avenir et d’amour.
    Des danseuses entrĂšrent en scĂšne. Elles ravirent chacun des invitĂ©s. Au milieu, la fille du chef, parĂ©e d’habits aussi somptueux que lĂ©gers, fixait de son corps et de ses ondulations les quatre Ă©trangers. Son regard s’attachait au conquĂ©rant.
    Le repas somptueux se termina. Chacun se retira. Les quatre compagnons regagnĂšrent leurs quartiers. Lorsque le conquĂ©rant regagna sa chambre. La fille du chef Ă©tait lĂ . Elle se leva. Fit glisser sa tunique. Le conquĂ©rant la toucha. Il Ă©tait sensible Ă  l’offrande, il Ă©tait sensible Ă  la femme, il Ă©tait sensible Ă  cette femme qui offrait le plus profond des messages de son peuple. Il caressa sa nuque, enlaça ses Ă©paules et l’invita Ă  se coucher avec lui.

    Le maĂźtre

    Le maßtre embrassa du regard ses invités. Ils étaient tous arrivés à présent.
    « Bienvenu et merci Ă  tous d’ĂȘtre venus. Je me rĂ©jouis d’avance de la soirĂ©e que nous allons passer ensemble ! ». Chacun des invitĂ©s salua son hĂŽte. Tous s’unirent et se congratulĂšrent avec un respect, une admiration et un amour fraternel profondĂ©ment empreint.
    Le maĂźtre de la maison invita ses hĂŽtes Ă  le suivre dans la salle Ă  manger oĂč le couvert Ă©tait mis. La piĂšce Ă©tait haute de plafond. C’était une place de rencontres et de serments. Chaque invitĂ© retrouvait sa place, son siĂšge et son emblĂšme. Silencieusement, comme pour une cĂ©rĂ©monie, comme pour une sĂ©ance théùtrale, les acteurs se mirent Ă  leur place. Nul besoin de mots ni de phrases. Seule la communion de chaque regard dĂ©crivait la scĂšne.
    Le repas, alors, commença. Les sourires dĂ©tendirent les traits des convives. On parla un peu de tout d’abord ; des nouvelles ; des enrichissements ; des ajustements ; des rĂ©conciliations. Les salades de fruits exotiques conquirent maints palais, les poissons enrichis de saveurs apportĂšrent leurs goĂ»ts de voyage, les cuissots marinĂ©s concrĂ©tisĂšrent leurs richesses de bouquets et de fumets, les vins couronnaient chaque plat par leur mariage subtil et harmonieux. Un festin pour honorer les hĂŽtes ; des hĂŽtes pour honorer un festin.
    Lorsque tout fut consommĂ©, lorsque les serviteurs eurent dĂ©barrassĂ© l’immense table dodĂ©cagonale, lorsque tous furent rassasiĂ©s, les lampes diminuĂšrent lentement leur clartĂ©, les volets tamisĂšrent la froideur de la nuit, les cheminĂ©es tempĂ©rĂšrent la chaleur de la salle de rĂ©union.
    Le maĂźtre se leva et parla.
    « Mes amis, comme je vous l’ai indiquĂ© dans mes prĂ©cĂ©dents messages, certains Ă©vĂšnements m’ont contraint Ă  agir et Ă  vous demander votre aide ».
    De l’autre cĂŽtĂ© de la table le baron rĂ©pliqua aussitĂŽt « Si tu nous as convoquĂ©, c’est certainement d’une trĂšs haute importance ! Jamais tu ne nous aurais rĂ©unis sans raison ! Et si nous sommes tous venus Ă  ton appel, tu te doutes bien que nous avons compris, Ă  la valeur de ta requĂȘte, son importance. ».
    Le maßtre leva aussitÎt ses mains « Avant que chacun ne pose de questions, laissez-moi vous exposer les faits ».
    « Ces derniers temps, j’ai longuement parcouru les contrĂ©es de la terre. J’y ai trouvĂ© quatre faits marquants qui m’ont fait rĂ©agir plutĂŽt qu’agir. C’est dire Ă  quel point je n’y Ă©tais pas prĂ©parĂ© alors que j’aurais dĂ» rester vigilant. Je suis au regret d’avouer que j’aurais mieux fait de suivre mes intuitions il y a quelques annĂ©es ; j’aurais perdu moins de temps. Mais qu’importe ! Le rĂ©veil, tant douloureux soit-il, est notre meilleur alliĂ©, mĂȘme s’il doit ĂȘtre cinglant.
    PremiĂšrement. Il est rĂ©apparu une stĂšle. Cette stĂšle avait Ă©tĂ© dĂ©couverte lors d’une campagne en Égypte par un gĂ©nĂ©ral conquĂ©rant il y a de cela plusieurs siĂšcles. D’autres stĂšles avaient Ă©tĂ© dĂ©couvertes dont l’une a permis de dĂ©crypter la signification des textes anciens. Pour dissimuler sa prĂ©sence, on se mit Ă  rapporter beaucoup de souvenirs, plus importants les uns que les autres jusqu’à mentionner l’importance des pyramides et ramener en occident un obĂ©lisque. Plus hautes Ă©taient ces dĂ©couvertes, plus profonde Ă©tait dissimulĂ©e la stĂšle.
    DeuxiĂšmement. Beaucoup d’alchimistes, d’écrivains et d’aventuriers ont parlĂ© d’une table d’émeraude enfouie et cachĂ©e, selon les lĂ©gendes. Des lĂ©gendes qui ont Ă©tĂ© volontairement brouillĂ©es pour semer les pistes et permettre l’oubli. Pourtant, des rumeurs certaines (je rĂ©pĂšte bien : certaines) me laissent Ă  penser que cette table n’est pas seulement d’une importance symbolique mais marque bien une frontiĂšre entre deux mondes.
    TroisiĂšmement. Plusieurs Ă©vĂšnements non relevĂ©s par les autoritĂ©s sur la planĂšte mais observĂ©s par plusieurs mĂ©diums, que j’ai recrutĂ©s et isolĂ©s les uns des autres pour Ă©viter toute supposition hĂątive et inconsidĂ©rĂ©e, m’ont orientĂ© vers une certitude. Des voyageurs Ă©trangers Ă  notre monde sont en train de venir Ă  notre rencontre.
    QuatriĂšmement. Au risque de mettre en doute notre science, il est apparu que le temps ne s’écoule pas tout Ă  fait de la mĂȘme maniĂšre sur l’ensemble de notre planĂšte. Il y a des scissions, des ruptures, des ralentissements. Comme si une main dĂ©terminĂ©e prenait le contrĂŽle du monde.
    J’ai, bien entendu, moi-mĂȘme, examinĂ© et observĂ© chacun de ces phĂ©nomĂšnes. Comme vous me connaissez tous, je vous aurais fait part de chaque dĂ©couverte par des messages Ă  chacun. Mais lĂ , la simultanĂ©itĂ© de ces quatre Ă©vĂšnements, vous en conviendrez, est telle que j’ai organisĂ© cette rĂ©union car je crois que chacun d’entre nous, par son expĂ©rience, peut nous aider Ă  comprendre. Et chacun d’entre nous doit possĂ©der des informations pertinentes. J’en appelle Ă  chacun. ».

    L’initiĂ©e prit alors la parole. « La stĂšle n’existe pas. MĂȘme pas officiellement. Tout a Ă©tĂ© accompli pour taire son existence. Je ne sais pas par quel moyen ni par quelles circonstances son existence a Ă©mergĂ© de l’oubli. Tout ce que je peux en dire, c’est que le secret a Ă©tĂ© scellĂ©. Seuls quelques gardiens choisis en ont pris la garde. NĂ©anmoins, et malgrĂ© les prĂ©cautions entreprises, d’autres initiĂ©s ont offert leurs vies pour en transmettre la trace. Au fil des gĂ©nĂ©rations, j’en suis, aujourd’hui, la derniĂšre dĂ©tentrice. Cela m’a Ă©tĂ© transmis comme une lĂ©gende, une histoire lointaine. Je dois, je l’avoue, faire un effort de mĂ©moire pour en faire ressurgir tous les dĂ©tails, mais je sais de source sĂ»re qu’elle a Ă©tĂ© Ă©crite, en grec ancien, par le christ, lui-mĂȘme, bien avant de revenir en GalilĂ©e. ».
    « Et le plus Ă©trange, » intervint celle que tous connaissaient comme la magicienne « c’est qu’assurĂ©ment, l’écriture est celle d’une femme. ».
    « En effet, c’est l’une des raisons, parmi d’autres, qui ont plongĂ© le clergĂ© dans le plus grand dĂ©sarroi si ce n’est le plus grand schisme de l’ùre chrĂ©tienne. ».
    L’ermite prit la parole : « Il existe une ancienne croyance oubliĂ©e qui affirmerait que chaque ĂȘtre, lors de son passage sur terre, possĂšde son Ă©quivalent masculin ou fĂ©minin, selon son sexe, mais qui ne peut coexister en mĂȘme temps de son existence. Être incarnĂ© homme et femme simultanĂ©ment ne saurait ĂȘtre ; sinon ĂȘtre l’égal de Dieu. ».
    L’initiĂ©e reprit : « Et nous savons que ni sa mĂšre, ni sa future compagne n’ont pu graver la stĂšle. Elle est bel et bien de la main du christ. »
    Un long silence accompagna l’écoute de ce premier Ă©change.

    Le maĂźtre rompit le silence et demanda : « Qui donc, parmi vous, peut maintenant nous Ă©clairer sur la Table d’Émeraude ? »
    La magicienne parla : « La table d’émeraude est Ă  la fois un dĂ©part et un aboutissement. Un dĂ©part parce qu’elle donne la connaissance et le pouvoir Ă  celui qui arrive Ă  y accĂ©der. Un aboutissement parce que son rĂŽle est de terminer un cycle. Celui qui l’approche devra Ă  la fois Ă©voluer et changer de monde. On peut aussi la voir comme une porte, un seuil. On entre par la porte d’émeraude mais on sort Ă©galement de son monde. Certains Ă©crits affirment aussi qu’elle a Ă©tĂ© dissimulĂ©e jusqu’à ce que l’homme atteigne le degrĂ© de sagesse nĂ©cessaire et d’autres Ă©crits signalent sa dĂ©couverte comme le dĂ©clenchement de l’apocalypse. J’ai eu connaissance, derniĂšrement, qu’on l’aurait localisĂ©e Ă  l’intĂ©rieur d’une montagne. »

    « Qui sont à présent ces voyageurs ? »
    Le mage rĂ©pondit : « Certains Ă©crits mentionnent des ĂȘtres de lumiĂšre qui auraient créé le monde. Un peu comme les dieux et demi-dieux de la mythologie. Cependant, vu le nombre de civilisations qui nous ont prĂ©cĂ©dĂ©es, il est possible Ă©galement que certains ĂȘtres humains aient atteint la puretĂ© de l’esprit. Ce qui les aurait fait passer dans un plan supĂ©rieur et donc invisible Ă  notre monde. D’autres sources, Ă©galement, et qu’on ne peut pas Ă©carter parlent de vies et d’intelligences extra-terrestres. Quoiqu’il en soit, ou bien nous demeurons incrĂ©dules et avons Ă  faire de plus en plus d’effort pour refuser chaque nouvel argument, ou alors il faut accepter que tous ces ĂȘtres lĂ©gendaires ou fabuleux sont bel et bien la reprĂ©sentation d’une intelligence parallĂšle Ă  la nĂŽtre. De plus des connexions de plus en plus nombreuses s’établissent venant de leur part. »

    « Qu’en est-il de l’écoulement apparemment incohĂ©rent de notre temps ? »
    L’astronome, alors, se leva. « Pour bien comprendre le cycle Ă©trange du temps, je vais devoir utiliser des chemins parallĂšles. Comme nous le savons ou, du moins, le comprenons, la crĂ©ation du monde s’est accomplie par une formidable Ă©nergie. Dieu venait de crĂ©er le monde. Et cette crĂ©ation fut accompagnĂ©e d’évĂšnements tout Ă  fait paradoxaux. À titre d’exemple, avez-vous remarquĂ©, bien que nous soyons au cƓur de l’hiver et bien que nous traversions une tempĂȘte ce soir combien l’air est pourtant doux comme un soir d’étĂ© Ă  l’intĂ©rieur ? Lorsque Dieu crĂ©a le monde, l’énergie primitive fut fantastique, Ă©pouvantable. La diffĂ©rence entre l’amour qui Ă©tait insufflĂ© et l’énergie d’expansion Ă©tait, je dirais, semblable aux diffĂ©rents points d’un trou noir. Tellement dissemblable que nous pouvons dire, Ă  prĂ©sent, que cette Ă©nergie symbolisait le mal. Quel paradoxe ! Quelle folie divine ! Un amour de crĂ©ation tellement puissant que sa crĂȘte, ses extrĂ©mitĂ©s en Ă©taient le mal ! L’énergie d’amour crĂ©ait sans cesse des paradoxes semblables. À chaque entitĂ© de matiĂšre créée, une antimatiĂšre apparaissait pour l’annihiler. À chaque nouvel atome sorti de la forge, des groupes tentaient de les emprisonner dans un Ă©tat stable et inerte. À chaque molĂ©cule organisĂ©e, une organisation stable et inerte. À chaque cellule naissante, une organisation de vie dans le but de manger et d’ĂȘtre mangĂ©. À chaque intelligence rĂ©vĂ©lĂ©e, un dĂ©sir belliqueux de compĂ©tition. En dĂ©finitive, chaque nouveau pas vers l’évolution est prĂ©cĂ©dĂ© par le mal. Mais il faut voir le mal, non pas comme une malĂ©diction, mais comme la trace sinon comme l’impulsion nĂ©cessaire de l’amour. Lorsque l’homme a commencĂ© Ă  peupler la terre, le mal ne pouvait diriger l’amour. ImmatĂ©riel et dissemblable, il n’avait aucune prise. Alors, comme le mal Ă©tait instigateur, il a concrĂ©tisĂ© l’amour dans le cƓur de l’homme par l’économie. Aujourd’hui, les richesses du monde circulent non pas dans tous les ĂȘtres, harmonieusement comme l’amour, mais comme un manque. Au contraire de l’amour qui se donne, la richesse se retient. Au contraire de l’amour qui ne se stocke pas, l’argent s’accumule. Le mal pousse cette contradiction jusqu’à ce que le rideau se dĂ©chire. Le mal est actuellement en train de pousser les limites de l’homme jusqu’à se rendre compte de sa propre dĂ©chĂ©ance. En rĂ©sumĂ©, le mal est en train de botter le cul des hommes Ă  coup d’argent de plus en plus fort jusqu’à ce que celui-ci soit annihilĂ©.
    Un autre Ă©lĂ©ment de la crĂ©ation divine est le temps. Le temps est la main de Dieu qui guide, en parallĂšle, sa crĂ©ation. Et tout comme le mal Ă©prouve le cƓur de l’homme, tout comme le mal arrive au point limite de la rĂ©sistance de l’ĂȘtre de lumiĂšre, ainsi de la mĂȘme maniĂšre, la main de Dieu devient creuset d’épreuve. Elle se distend par endroit, se retourne sur elle-mĂȘme, se dĂ©chire et se dissout. ».

    Le maßtre sourit : « Voici le nouveau monde ! ».

    Le sage

    Le sage dĂ©couvrit des lignes fuyantes, de plus en plus rapides. D’abord blanches puis, colorĂ©es, puis irradiantes. Le scintillement fantastique Ă©tait, pour lui, le prologue merveilleux de sa nouvelle expĂ©rience de vie.
    Lorsque ses sens s’éveillĂšrent, lentement, il ouvrit son nouveau regard.
    Un univers s’ouvrait Ă  lui. D’abord en tout point semblable Ă  ses connaissances puis, il s’aperçut qu’il avait acquis une autre direction. Si au dĂ©but l’univers lui ouvrait un horizon, si aprĂšs l’espace s’étendait Ă  la hauteur de ses perceptions, si aprĂšs il discernait la profondeur du cosmos qui l’entourait, soudainement, comme une trouĂ©e, comme un dĂ©chirement, comme une aspiration crĂ©ative, il participait dĂ©sormais Ă  la quatriĂšme direction de cet univers dans lequel il se trouvait impliquĂ©. À la fois point, Ă  la fois droite, Ă  la fois espace, Ă  la fois transformĂ©, cet espace oĂč il venait de s’éveiller l’émerveillait.
    Puis, comme une musique cĂ©leste, l’espace s’harmonisa.
    Fontaine de LumiĂšre.
    Le changement fut soudain. Il ne flottait plus dans l’espace. Il n’errait plus dans l’obscuritĂ©. Il se prĂ©sentait devant une cathĂ©drale de lumiĂšre. Une cathĂ©drale dont les tours se perdaient dans les nues hors de la portĂ©e de son regard. Une blancheur immaculĂ©e noyait toute autre couleur. Il pĂ©nĂ©tra dans la nef. Toujours la blancheur. Douze piliers imposants dĂ©limitaient le hall.
    Au fur et Ă  mesure qu’il marchait, il regardait ses mains et ses pieds, se touchait le visage. Son vieux corps ridĂ© n’était plus, il avait une nouvelle enveloppe qui lui seyait comme un nouveau vĂȘtement. Il Ă©tait serein et une douce Ă©nergie le portait. Il flottait presque. Il allait en confiance.

    Le sage sourit : « Voici le nouveau monde ! ».

    Trois petits enfants riaient et jouaient ensemble. Trois petits ĂȘtres dynamiques. Trois petits ĂȘtres qui manifestaient leur joie. Le premier Ă©tait blond comme un soleil. Le deuxiĂšme Ă©tait brun comme une lune noire. Le troisiĂšme avait des cheveux roux tel un brasier ardent. DĂšs qu’ils aperçurent le sage, ils s’approchĂšrent de lui. Ils n’avaient ni crainte ni ressenti quant Ă  sa prĂ©sence. Ils semblaient mĂȘme heureux de son arrivĂ©e parmi eux.

    « Bonjour, homme nouveau, tu viens jouer avec nous ? » dit le petit ĂȘtre blond avec enthousiasme.
    – Oui, bien sĂ»r ! RĂ©pondit le sage. Je sais mĂȘme chanter et danser !
    – Bravo, bravo, bravo ! ApprouvĂšrent chacun des enfants.

    Ils se donnĂšrent la main et commencĂšrent Ă  former une ronde rythmĂ©e par des chansons gaies et entraĂźnantes. La danse fut exĂ©cutĂ©e magistralement et suivie avec attention. C’étaient de bons danseurs. Sa nouvelle enveloppe physique Ă©tait emplie de bonheur. Quelle joie de bouger !

    « Bravo, bravo, bravo ! » applaudirent les enfants. « Viens goûter avec nous maintenant ! »
    Ils entrĂšrent dans une immense piĂšce oĂč trĂŽnait une table accueillante chargĂ©e de plateaux de fruits trĂšs variĂ©s et de boissons colorĂ©s dans des tons trĂšs vifs. Une nature vivante. Ils s’approchĂšrent. Les enfants mangeaient goulĂ»ment. Le sage s’approcha Ă  son tour et mordit dans un beau fruit rouge. Aucun goĂ»t aussi exquis ne semblait exister dans l’univers. Il en dĂ©gusta un autre pour faire une autre dĂ©couverte aussi agrĂ©able. Chaque fruit aiguisait ses sens gustatifs. Chaque fruit paraissait parler Ă  son ĂȘtre dans son langage de saveur.

    Lorsqu’il fut rassasiĂ©, il remarqua alors une musique trĂšs douce qui semblait venir de toutes parts.

    « Viens avec nous, tu dois te reposer maintenant car demain, tu devras partir pour suivre ta voie. »

    Ils l’emmenĂšrent alors vers une chambre Ă  la lumiĂšre chaude et tamisĂ©e. La musique qu’il avait entendue auparavant semblait encore plus douce, plus berçante. À peine allongĂ© sur la couche, il s’endormit aussitĂŽt.

    Ses rĂȘves furent agrĂ©ables. D’abord, un ballet de lignes s’étirant vers l’infini qui se courbaient et se recourbaient. Puis, qui explosaient en une infinitĂ© de petits rayons lumineux. Puis des formes, des souvenirs se prĂ©cisaient. Sa vie terrestre lui revenait. Il se revoyait enfant. Il revoyait sa mĂšre, son pĂšre, l’univers de sa petite enfance. Son adolescence. Ses premiĂšres amours. Son premier amour. Sa vie d’homme et l’évolution de sa carriĂšre. Il revivait tout son univers avec ravissement. Comme s’il Ă©tait heureux d’avoir vĂ©cu, comme s’il devait remercier quelqu’un pour avoir connu tout cela.

    Lorsqu’il se rĂ©veilla, il Ă©tait parfaitement reposĂ©. Il sortit de sa chambre et se dirigea vers la salle Ă  manger oĂč il retrouva ses trois petits amis.

    « Bonjour! » dirent en chƓur les trois enfants. « Viens dĂ©jeuner avec nous ! Il y a de la crĂšme, c’est trĂšs bon ! ». C’était, en effet, aussi dĂ©licieux que la veille. Meilleur, mĂȘme. Plus raffinĂ©.
    Il Ă©tait en train de terminer son repas lorsqu’un personnage de trĂšs haute stature fit son entrĂ©e.
    « Au revoir ! » sourirent ensemble les enfants. « Nous avons passĂ© un trĂšs agrĂ©able moment en ta compagnie. Merci pour tes chants et tes danses ; nous les garderons toujours dans nos cƓurs. »
    Le sage les salua de la main et se tourna vers le nouvel arrivant qui lui sourit :

    « Viens avec moi. Tu es prĂȘt ! »

    L’ĂȘtre surdimensionnĂ© ne parlait pas ; il guidait. Il emmena le sage dans sa voie. Il marquait le pas. Le sage Ă  son cĂŽtĂ© suivait cet Ă©trange compagnon. Lorsqu’ils arrivĂšrent au seuil de la maison, il lui montra le chemin. « Va maintenant, elles t‘attendent ». Le sage lui adressa son salut, comme un adieu et se retourna et quitta la citadelle.

    Il marcha longtemps. Longtemps. Pourtant les pas qu’il mettait l’un derriĂšre l’autre ne lui causait aucune fatigue, aucune souffrance. Comme si le nouveau corps impalpable qui lui avait Ă©tĂ© prĂȘtĂ© Ă©tait programmĂ© pour l’accompagner.
    À l’orĂ©e des forĂȘts, quatre femmes l’attendaient.
    Toutes Ă©taient magnifiques. Comme si leur fĂ©minitĂ© surpassait leur ĂȘtre. C’étaient des femmes accomplies.

    La premiĂšre prit la main du sage et l’entraĂźna en lui souriant. Elle lui prĂ©senta une coupe. Il la but et, aussitĂŽt, il sentit son corps devenir eau. Tout en lui prenant sa main, elle l’attira. Il la suivit. Le lac, devant eux, Ă©tait majestueux. Le lac d’un Roi, pensait le sage. Elle se tourna vers lui. Son sourire illuminait sa vision. Le sage, alors, s’avança et, ensemble, ils pĂ©nĂ©trĂšrent dans le lac. Le contact de l’eau. Froide. Les jambes ensuite. Le corps puis, la tĂȘte. À prĂ©sent, ils Ă©taient, tous les deux, submergĂ©s. Le sage dĂ©couvrit alors que leurs corps devenaient transparents. Devenaient eau. Chaque pas, chaque dĂ©couverte se fondait dans cet Ă©lĂ©ment. Leur progression se concrĂ©tisait cependant. BientĂŽt ils atteignirent une grotte immergĂ©e. La sirĂšne lui fit progresser des marches de pierre, comme l’invite d’un passage vers l’inconnu. Leurs yeux Ă©taient devenus bleu foncĂ© ; le bleu du plus profond des ocĂ©ans. Elle l’embrassa tendrement et s’en fut.

    La deuxiĂšme femme lui prit la main. Sa main Ă©tait chaude. BrĂ»lante. Le sage Ă©tait fascinĂ© par son aura de feu. Ils sortirent de l’eau et, dans un flamboiement, les flammes de la terre firent un barrage. La pression dans sa main devint plus forte. Il suivit alors la fille du feu. Lorsqu’ils traversĂšrent la barriĂšre du feu, leurs corps devinrent incandescents. Pourtant, sans se consumer, ils transcendaient l’essence mĂȘme du feu. Leurs cƓurs, alors, se mirent Ă  battre, un sang rayonnant parcourait leurs corps. La frontiĂšre franchie, la troisiĂšme femme le prit en charge.

    Elle Ă©tait noire de cheveux. Noire des yeux. Noire comme le plus profond des abĂźmes de la terre. Autant profonde Ă©tait-elle, autant elle resplendissait comme la mĂšre universelle. Le sage Ă©tait trĂšs Ă©mu de la rencontrer. Elle le guida alors au travers des entrailles des cavernes de la terre. Grottes et souterrains. Chemins enfouis et gouffres sans fond se succĂ©daient. Tout au long du chemin, leurs corps se densifiĂšrent. Ils traversĂšrent le labyrinthe oubliĂ© de la terre mĂšre. Leurs corps prirent une teinte orangĂ©e ; leurs peaux s’étaient minĂ©ralisĂ©es. Lorsqu’ils Ă©mergĂšrent Ă  la surface, vers le ciel, la quatriĂšme femme Ă©tait lĂ .

    Le vent sauvage surprit le sage. Elle le harnacha rapidement et, ensemble, s’envolĂšrent au-delĂ  des abĂźmes. D’abord la pression du vent. Étourdissant. Une chute vertigineuse. Puis, dans un soubresaut, comme un ressac, la remontĂ©e. La quatriĂšme femme Ă©tait fille du vent. Tandis qu’ils remontaient, elle lui souriait comme pour faire passer un message d’amour. Tandis qu’ils remontaient, leur poumons se remplirent d’air, leur esprit fut agitĂ© par le souffle. Lorsqu’ils atteignirent la crĂȘte des montagnes, ils Ă©taient vivants.

    Le personnage de haute stature Ă©tait lĂ . Il l’attendait.

    Tableau de Laureline Lechat