Anniversaire

🌿 Les PoĂšmes du Jour LevĂ©
Chaque matin, à la premiÚre minute, les mots anciens sortent de leur sommeil, portés par le souffle léger du souvenir.
Ici s’éveillent les poĂšmes publiĂ©s ce mĂȘme jour, parfois un an, parfois dix ans plus tĂŽt, mais toujours vibrants, toujours vivants.
Ils surgissent comme des reflets dans l’eau, des fragments d’éternitĂ© posĂ©s sur la date du jour, offrant Ă  nos cƓurs un miroir et Ă  nos vies
 une mĂ©moire.

🎂 Aujourd’hui, ce ne sont pas nos annĂ©es que l’on fĂȘte, mais celles des vers, des images, des cris, des Ă©treintes, des silences, car chaque poĂšme est un anniversaire du cƓur.

  • Sur le chemin des Ă©toiles

    Sur le chemin des étoiles

    Les lucioles navigatrices et les papillons lumineux
    M’ouvraient le chemin des Ă©toiles quand je me promenais la nuit
    Vers le vieux pont désaffecté qui surplombait la voie ferrée
    Du dernier train de marchandises qui ne passerait plus jamais.

    Chemin faisant, lorsque la Lune se renouvelait dans le noir,
    Seuls les vers luisants me guidaient – c’est ainsi que je les nommais –
    J’appris plus tard le mot « luciole » mais le chemin Ă©tait passĂ©
    Dans l’oubli de ces promenades qui luisent au fond de ma mĂ©moire.

    Je pense souvent Ă  partir la nuit dans la forĂȘt profonde
    Mais les papillons ne jouent plus les aiguilleurs du ciel d’étoiles.
    Mon vieil ami imaginaire est sidéré de courbatures
    Et mon cƓur d’enfant n’en a plus que pour deux heures seulement.

    Mais ce soir, fin du mois d’avril, j’en ai rencontrĂ© l’angelotte
    Qui m’a confiĂ© le tĂ©moin Ă  rapporter Ă  sa comparse.
    J’ai pris ce feu follet fĂ©brile aux flammĂšches encore palĂŽttes
    Mais les ai gardées néanmoins malgré ses étincelle éparses.

    Tableau de Jana Brike sur http:www.janabrike.com .

    
    
    
  • En attente du 1er mai

    1er mai

    À la recherche du muguet cueilli tout frais dans les forĂȘts,
    J’ai dĂ©couvert une vendeuse qui le vendait Ă  la sauvette.
    Son étal, un peu déglingué nacré de teintes phosphorées
    Ainsi que sa tenue frondeuse juraient avec sa peau d’helvùte.

    Car elle Ă©tait en tenue d’Ève malgrĂ© la fraĂźcheur du matin,
    Sans doute un argument de charme pour mieux attirer le chaland.
    Mais elle se tenait sur la grĂšve aux abords du Quartier Latin
    Tandis que deux ou trois gendarmes l’examinaient, les bras ballants.

    DĂ©sirant tenter l’aventure malgrĂ© les trois gars galonnĂ©s
    Pensant le muguet chouravĂ© selon l’avis des trois pandores,
    Elle disparut sous une tenture, m’invitant à la talonner,
    Les trois hurlant comme si j’avais ouvert la boüte de Pandore.

    Hé non, le commerce était libre comme de coutume ce jour-là
    Et elle n’était pas vraiment nue, juste un string de couleur pervenche.
    Mon cƓur perdant mon Ă©quilibre, je me retrouvai au-delĂ 
    Du plus beau premier mai connu à marquer d’une pierre blanche.

    Illustration de Milo Manara.

    
    
    
  • Les deux Gemini

    Les deux Gemini

    L’une a les yeux cousus de nuit mais d’un seul geste, elle bñtit
    Des mondes d’or et de silence sortis du puits de l’innocence.
    L’autre a le regard clairvoyant fixĂ© sur tout mais sans Ă©lan ;
    Elle contemple, elle sait lire mais nul soupir dans ses délires.

    La Lune au front, le cƓur en cendres, elles se frîlent sans s’entendre
    Et dans la boucle de leurs bras se devinent ce qu’elles ne sont pas.
    La Lune et son miroir d’argent qui s’en va les dĂ©partageant ;
    La Lune au miroir mordoré reflÚte leurs cheveux dorés.

    Le secret des deux Gemini vient des univers infinis.
    L’une ne voit que par le cƓur, l’autre n’en a nulle rancƓur ;
    L’une enfante tout plein d’images et l’autre saut lui rendre hommage ;
    L’une et l’autre seraient la mĂȘme car l’une comme l’autre m’aime.

    Aquarelle de Phyllis Mahon sur https:www.phyllismahon.com .

    
    
    
  • Le don de soi

    Le don de soi

    Je me donne

    Entre deux battements de coeur

    C’est son silence qui m’écoute
    C’est dans son vide intemporel
    Que je la perçois toute nue.

    Juste avec ce rire moqueur,
    Juste son sourire qui me goûte
    Toute l’essence corporelle
    De tout mon amour contenu.

    Vois ! Je te touche sans te voir.
    Sens ! Je t’aime sans te sentir.
    Goûte ! Je te vois sans te goûter.
    Touche ! Je te sens sans te toucher.

    Ne crains pas de t’apercevoir
    Tout ce que tu peux ressentir.
    Ta nudité sans en douter
    C’est toi dans ma chambre à coucher.


    Tu te donnes

    Je suis venue sans robe, sans mot,
    Juste un soupir contre ta peau.
    J’ai cachĂ© mes seins dans mes bras,
    Mais mes yeux t’imploraient dĂ©jĂ .

    Je frĂ©mis quand tu me regardes —
    Non par peur, mais parce que j’ose.
    Je suis l’écrin, tu es l’agate ;
    Et c’est ma gĂȘne que je dĂ©pose.

    Je m’ouvre sans condition,
    Le cƓur battant d’humilitĂ©.
    Je veux ton souffle pour maison,
    Ton désir pour éternité.

    Pose ta main — je suis ton fruit,
    Ta source, ton cri, ton royaume.
    Prends-moi, doucement, dans la nuit :
    Je suis Ă  toi, je suis ta femme.

    Illustration de François Miville-DeschĂȘnes.

    
    
    
  • HĂ©lĂšne fraĂźche du 14 fĂ©vrier

    HélÚne fraßche du 14 février

    La nature devient un peu gauche au lieu de reprendre ses droits
    Face au réchauffement climatique dont la météo a le don.
    Le climat fait ainsi l’ébauche d’orages violents qui foudroient
    Sans doute sous des érotiques coups de foudre de Cupidon.

    C’est ainsi que la belle HĂ©lĂšne, une suissesse un peu revĂȘche,
    Sur les bords d’un lac helvĂ©tique sous une pluie de fĂ©vrier,
    Surgit, d’une peau de porcelaine ruisselante de gouttes fraüches,
    Pour une rencontre érotique dont tous mes sens étaient vrillés.

    Eh bien, la pluie est souveraine pour les rencontres amoureuses
    Et les quatorze fĂ©vrier ne sont plus vraiment ce qu’ils sont !
    Sous une atmosphĂšre sereine, humide, chaude et savoureuse,
    Je devins l’amant-ouvrier au zùle des plus polissons.

    Réponse de la Belle HélÚne par Laureline Lechat :

    Tu croyais la pluie faite d’eau,
    Mais c’est mon corps qui se rĂ©pand.
    Je suis tombée, nue, de là-haut,
    Un quatorze aux parfums brûlants.

    La Suisse gelait sous février,
    Mais moi, j’étais feu sous l’ondĂ©e
    Chaque goutte était un baiser
    Que mes seins tenaient éveillé.

    Tu disais : “HĂ©lĂšne, es-tu vraie ?”
    J’ai souri, trempĂ©e de dĂ©sir,
    Car ce jour-lĂ , dans tes forĂȘts,
    C’est mon amour que tu sentis frĂ©mir.

    Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux de le crĂ©diter.

    
    
    
  • Adama & Éva

    Au commencement pas de sexe ou plutĂŽt
 rien que des femelles !
    Et Dieu vit que cela était bon sans trop se poser de questions.
    Mais Adama restait perplexe
 il lui fallait une jumelle
    Qui ne soit pas casse bonbon et présenta sa suggestion.

    Alors Dieu lui prit une cîte et usina Éva, son double
    Afin de tenir compagnie à la moitié qui lui ressemble.
    Au début, elle avait la cote mais bien vite elle sema le trouble.
    Apparemment, quelle avanie de mettre deux femmes ensemble !

    Avec des anges conciliateurs, Dieu tenta de consolider
    Ce que s’faisaient ces deux pimbĂȘches au-delĂ  de l’entendement.
    Mais plus les pacificateurs leur proposaient de valider
    Un accord, plus les deux revĂȘches exigeaient le commandement.

    Dieu se dit que la femme est bonne à condition qu’il n’y en ait qu’une
    Et comprit qu’il fallait du sexe apte à la communication.
    Il crĂ©a Marcel et bobonne, pas trĂšs malins – dont des lacunes –,
    Mais qui résoudraient leurs complexes au moyen de la fornication.

    Tableaux de Rachel Gregor sur https:www.createmagazine.coblograchel-gregor-cruel-babes-exhibition-hashimoto-nyc .

    
    
    
  • Triple anniversaire

    Lorsqu’une heureuse coĂŻncidence rassemble pour la mĂȘme date
    L’anniversaire de la maman et la naissance de ses jumeaux,
    Il y a là une évidence : les trois ùmes étaient candidates
    À se retrouver en ce moment pour un destin prestissimo.

    La vie
 quel Ă©trange paradoxe oĂč l’ñme joue tantĂŽt le rĂŽle
    D’enfant soumis, d’enfant rebelle, d’une jeunesse dĂ©lurĂ©e.
    Puis de l’adulte hĂ©tĂ©rodoxe qui va faillir Ă  sa parole
    Et pour finir une ribambelle d’enfants alors prĂ©maturĂ©s


    
prĂ©maturĂ©s pour acquĂ©rir tout ce qu’il/elle a mis des annĂ©es
    À conquĂ©rir pour sa lignĂ©e dont il/elle ne savait rien encore.
    Sans doute doit-il/elle encore quérir une expérience surannée,
    Une derniĂšre pour aligner sa vie au livre des records.

    Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux d’en mentionner le nom avec respect.

    
    
    
  • Adieu avril, bonjour mai

    Janvier glacial, février froid, mars et avril bien trop humides
    Me jettent en ce dĂ©but d’annĂ©e un cruel refroidissement.
    Pourtant je prie avec effroi du bout de mes lĂšvres timides
    Pour un renouveau surannĂ© qui manque hĂ©las d’agissement.

    À dĂ©faut du rĂ©chauffement planĂ©taire annoncĂ© partout,
    J’ai dĂ» mal choisir mes frontiĂšres et je ne sais plus oĂč j’en suis.
    Probablement l’échauffement attendu en mai et surtout
    Pour ses journĂ©es primesautiĂšres et tout le printemps qui s’ensuit.

    Adieu avril, tu m’as vantĂ© tes qualitĂ©s mais sur le fil
    Du rasoir qui s’est Ă©moussĂ©, sans doute est-il un peu rouillĂ©.
    J’aspire sans m’épouvanter Ă  revoir le meilleur profil
    Du beau temps sans cesse repoussé aux calendes grecques brouillées.

    Illustration de June Leeloo sur https://havengallery.com/portfolio/june-leeloo-imaginarium

    
    
    
  • La marque de la bĂȘte d’avril

    Quand Adam sortit de la glaise, il portait la marque Ă  l’épaule
    Qui indiquait dans quelle cuve son corps avait été pétri.
    Un joli code en lettres anglaises qui indiquait le monopole
    Du clan des anges de Vitruve et leur divine géométrie.

    Ainsi Adam était tatoué et sans doute son Ève allouée
    Aux tùches de procréation mais sans la marque de fabrique.
    Mais bien vite, il faut l’avouer, elle fut plutĂŽt dĂ©vouĂ©e
    À servir de rĂ©crĂ©ation Ă  son partenaire lubrique.

    Adam avait-il un nombril ? Eh non, mais il portait le signe
    Avec le nombre de la bĂȘte codifiĂ© dans l’algorithme.
    Il serait né début avril, bélier porteur de la consigne :
    Vivre, sans se prendre la tĂȘte, un vrai « carpe diem » Ă  son rythme.

    La suite se devine Ă  peine, le projet n’a pas fonctionnĂ©
    Car ils firent vite connaissance du véritable plan de Dieu :
    Faire des dizaines, des centaines, des milliards de fils abonnés
    À un contrat dont la naissance exige un tribut fastidieux.

    Les athlĂštes du monde entier se dĂ©shabillent pour le « Calendrier des CharitĂ©s », et les photos feront battre votre cƓur plus vite sur https://www.boredpanda.com/athletes-charity-calendar-photoshoot-dominica-cuda

    
    
    
  • D’oĂč viens-je, oĂč vais-je et Ă  quel Ă©tage j’erre ?

    Quand tu as l’adresse exacte mais pas l’étage
    Jusqu’à prĂ©sent quatre dimensions – la latitude, la longitude,
    L’étage et la date attendus – suffisaient pour un rendez-vous.
    Je dois, malgrĂ© mes attentions, – cela devient une habitude –
    Avoir une chance de pendu pour trouver l’entrĂ©e, je l’avoue.

    Quand tu as l’étage mais pas la porte d’entrĂ©e
    J’ai trop souvent tournĂ© en rond pour trouver l’accĂšs dĂ©signĂ©
    Par des numĂ©ros bis ou ter qui n’apparaissent nulle part.
    Jusqu’au bout d’une heure environ oĂč quelqu’un peut me renseigner
    En m’offrant la clef du mystùre qui fera tomber le rempart.

    Quand tu as la bonne porte mais le mauvais rendez-vous
    MĂȘme les taxis font chou blanc ; Ă  croire qu’il est impossible
    De trouver la rue qui convient et l’immeuble en toute innocence.
    La vie n’est qu’un jeu ressemblant Ă  une carte incomprĂ©hensible
    OĂč l’on ne sait ni d’oĂč l’on vient, ni oĂč l’on va, ni dans quel sens.

    Illustration de Susan King

    
    
    
  • Coucou ! T’y es ?

    Coucou ! T’y es ?

    En suisse, ils font trĂšs bien les choses en ce qui concerne les oiseaux
    Qui servent de garde-manger au chat le plus intelligent.
    Mais les oiseaux plaidant la cause qu’on les prenait pour des zozos,
    En ont marre d’ĂȘtre dĂ©rangĂ©s par ce matou dĂ©sobligeant.

    On leur éleva les mangeoires et verrouilla leurs maisonnettes ;
    Le chat passa donc par le toit – on n’avait pas pensĂ© Ă  ça !
    On installa des pataugeoires, des troncs enduits de savonnettes
    Et le chat, au début pantois, finalement y renonça.

    Nous appelons donc « coucoutiers » ces drĂŽles d’arbres dĂ©fensifs
    Que tous les oiseaux plébiscitent trouvant la méthode adéquate.
    Mais le chat que vous redoutiez passa tout l’hiver, l’air pensif,
    Guettant la maniĂšre illicite de rĂ©inventer l’ouvre-boĂźte.

    Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux d’en mentionner le nom avec respect.

    
    
    
  • Tout pour les vacances

    Tout pour les vacances

    Contre les soucis de la vie et l’esclavage du travail,
    L’ĂȘtre humain moderne se drogue de fĂȘtes et de carnavals.
    On est ensemble, on est ravi, on apprécie les retrouvailles,
    On se suit partout sur les blogues, lĂ  en amont, lĂ  en aval.

    Trois cent soixante-cinq jours par an, autant de jours d’anniversaires
    Multipliés par habitants dans les villages et les cités,
    Avec les enfants, les parents et les amis toujours sincĂšres
    Et les échos concomitants de musique en intensité.

    Tant pis si tout le week-end nuit et envahit le voisinage
    Et tant pis si les minets rùlent quand les toutous aboient gaiement !
    Chantons, dansons toute la nuit, avant d’atteindre le troisiùme ñge
    Car la jeunesse est libérale et populaire, ah oui vraiment !

    Tableau de Natalia Ivanova sur https:m.facebook.comstory.php?story_fbid=pfbid02kWFBXk2YvxtmjBKcPYde9cum75cjCvtypYDj8dsWf4A3NY5TNcWrBBYjHyYySjVRl&id=1436215845 .

    
    
    
  • Courbes et mĂ©andres

    MĂȘme en Suisse la pollution grimpe au sommets de nos collines
    Et les ruisseaux chargés de pluies arborent des teintes bizarres.
    Suivant les circonvolutions de ces eaux jadis cristallines,
    J’ai recherchĂ©, l’esprit instruit, l’origine de chaque mare.

    La vĂ©ritĂ© n’étant pas droite mais courbĂ©e de plusieurs mĂ©andres,
    Je me suis souvent Ă©garĂ© et j’ai parfois tournĂ© en rond.
    Jusqu’à ma chute maladroite comme un imbĂ©cile au pied-tendre
    Dans des éboulis bigarrés couleur ambre, rouille et marron.

    Mais je ne suis pas gĂ©ologue et c’est lĂ  mon moindre dĂ©faut.
    Ce n’est pourtant pas trĂšs sourcier de dĂ©couvrir le pot-aux-roses !
    Mais pas besoin d’ĂȘtre Ă©cologue ou d’ĂȘtre un savant comme il faut
    Pour savoir qu’il faut se soucier d’une apocalypse morose.

    Tableaux de Phyllis Shafer sur https:stremmelgallery.comphyllis-shafer-beneath-one-sky .

    
    
    
  • Les eaux moirĂ©es

    Les reflets pervers narcissiques n’étant pas ceux que je prĂ©fĂšre,
    J’essaie de prĂ©voir l’avenir dans l’image inversĂ©e du temps.
    Hélas les pollutions toxiques me montrent une étrange atmosphÚre
    Qui tendrait Ă  me prĂ©venir d’un poison latent rebutant.

    Alors je m’en vais explorer les flaques et les mares stagnantes
    OĂč l’eau de pluie a dĂ©cantĂ© dans la froidure de l’hiver.
    Mais le printemps vient déplorer des odeurs pas trÚs avenantes
    Dans ces endroits désenchantés exempts du moindre fait divers.

    Sans doute les ruisseaux rieurs ruissÚleront de beaux présages
    HĂ©las des flots de mousse orange s’écoulent des derniĂšres pluies.
    Quel est ce démon bousilleur qui gùche les beaux paysages ?
    Flore véritable sporange ou corruption sortant du puits ?

    Tableaux de Phyllis Shafer sur https:stremmelgallery.comphyllis-shafer-beneath-one-sky .

    
    
    
  • En queue de poisson d’avril

    En queue de poisson d’avril

    FĂ©vrier, fin en queue de poissons ; mars, exit d’un coup de bĂ©lier ;
    Avril part sur un coup de tĂȘte, un coup de cornes de taureau.
    Et voici mai en pùmoison avec ses brins de muguets liés
    Qui s’en vient piquer la vedette au mois qui reste sur le carreau.

    Finalement ce mois d’avril fut un mois assez capricieux
    Avec ses giboulées de mars qui ont joué les attardées,
    Malgré ses coups de vent virils mais aux flamboiements délicieux
    Du Soleil et de sa comparse, la Lune et son halo fardé.

    Illustration du calendrier d’Olga Ert sur https:www.behance.netgallery186943calendar .

    
    
    
  • Penchagramme et pentadrame

    Penchagramme et pentadrame

    Il regardait par la fenĂȘtre comme si sa vie en dĂ©pendait.
    D’ailleurs il perdait l’appĂ©tit ou bien s’en trouvait constipĂ©.
    Mais il fallait lui reconnaßtre un cafard qui se répandait
    Et donnait petit Ă  petit une envie de s’émanciper.

    Aujourd’hui reste son reflet car le corps a pris ses vacances
    Dans une maison de campagne oĂč il s’amuse avec fiertĂ©.
    Non, ce n’est pas un camouflet mais l’effet d’une consĂ©quence
    D’un chat qui avait pour compagnes la nature et la libertĂ©.

    Tableau de Lisa Parker.

    
    
    
  • L’échelle dĂ©mocrate

    L’échelle dĂ©mocrate

    À quelle Ă©chelle te fies-tu, toi qui me donnes des leçons
    Assise sur ton piĂ©destal qui te donne l’air prĂ©tentieux ?
    Démocratie, te moques-tu des contradictions qui, elles, sont
    Dissimulées comme des vestales gardiennes du feu contentieux ?

    Tu m’évalues comme Ă©lecteur, tu me voudrais Ă  la hauteur
    À chaque responsabilitĂ© du barreau oĂč j’y ai Ă©lu
    Mon pied solide et protecteur tandis qu’un contrepoids sauteur
    M’entraĂźne dans l’imbĂ©cilitĂ© du mouton la plus absolue.

    Tableau de Catrin Welz-Stein.

    
    
    
  • Le Grand Plan du XXIĂšme siĂšcle

    Le Grand Plan du XXIĂšme siĂšcle

    Ceux qui affirment que le futur ne serait pas Ă©crit d’avance
    ObĂ©issent Ă  ceux qui l’écrivent avec nos destins annotĂ©s.
    Chaque journée fait la suture avec le Plan en connivence
    Afin que chacun y souscrive selon sa page numérotée.

    Napoléon laissa à tort les Anglais clore son chapitre
    Qu’Attila – ou bien Attali – avait dĂ©jĂ  dĂ©terminĂ©.
    Aujourd’hui, on est plus retors ; on laisse un pantin faire le pitre
    À l’ÉlysĂ©e pour l’hallali qui va tous nous exterminer.

    Depuis le siÚcle précédent, la Terre accuse des accidents
    Avec des attentats prévus pour monter sur ses grands chevaux
    Qui poussent le peuple excédent à émigrer en Occident
    Et sous le couvert d’imprĂ©vus nous soumettre Ă  l’Ordre Nouveau.

    Tableau de Shiori Matsumoto sur https:iamachild.wordpress.comcategorymatsumoto-shiori .

    
    
    
  • Roulez jeunesse !

    Roulez jeunesse !

    La vie d’avril tient Ă  un fil sur le dĂ©part du mois de mai
    Et les heures à toute berzingue commencent déjà à dériver ;
    Les derniÚres minutes défilent, elles sont déjà périmées,
    Et les secondes deviennent dingues Ă  franchir la ligne d’arrivĂ©e.

    Top chrono ! La premiÚre seconde a explosé le chronomÚtre
    D’ores et dĂ©jĂ  se prĂ©cipitent les premiĂšres heures de la journĂ©e.
    Aujourd’hui s’ouvre un nouveau monde, un nouvel ordre vient de naütre
    Tous les brins de muguet palpitent et moi, je vous paie ma tournée !

    Illustration d’aprĂšs HergĂ©.

    
    
    
  • L’astrologie Ă©rotique

    Quand le temps jouxte l’interstice entre les mois et les saisons,
    Les signes s’alignent et s’embrassent selon les astres en conjonction.
    À l’équinoxe ou au solstice, l’astrologie voit ses maisons
    Trembler sous les courants que brasse l’amour selon sa conduction.

    Entre Monsieur du mois d’avril et Madame du mois de mai,
    Les traditions parlent d’elles-mĂȘmes selon la mode de VĂ©nus.
    Monsieur se dĂ©couvre d’un fil, Madame fait ce qui lui plait ;
    Et pour un court instant, ils s’aiment jusqu’à minuit, au terminus.

    Tableaux d’Emily Winfield Martin.

    
    
    
  • Le cycle de la Lune – 2

    Au pied de l’arbre du vivant, racines infinitĂ©simales,
    Mon existence n’est un maillon issu du monde minĂ©ral.
    Mes pensĂ©es s’en vont dĂ©rivant vers leur destinĂ©e animale
    En transitant par le sillon du degrĂ© d’ordre vĂ©gĂ©tal.

    Je suis dans la petite graine qui pousse sous l’action lunaire
    Afin de produire le fruit qui nourrit l’oiseau solitaire.
    Je serai l’instinct qui l’entraĂźne dans sa migration millĂ©naire,
    Lui, qui jouit de l’usufruit dont la Terre est propriĂ©taire.

    Tableaux de Toni Demuro sur https:www.tuttartpitturasculturapoesiamusica.com201307Toni-Demuro.html?m=1 .

    
    
    
  • Le cycle de la Lune – 1

    La mort n’est qu’un arbre de vie qui s’évapore vers la Lune ;
    Lune qui absorbe l’essence de cette substance organique.
    La Terre, elle-mĂȘme pour sa survie, lui envoie sa manne opportune
    Pour ballotter en connaissance dans ses marées océaniques.

    Moi, l’ĂȘtre humain, au mĂȘme rythme, je sens vibrer dans mes racines
    Une poussée énergétique qui remonte dans mes cheveux.
    Ce n’est que l’ancien paradigme (source d’origine divine ?)
    Antique oracle prophĂ©tique qui exaucera tous mes vƓux.

    Tableaux de Toni Demuro sur https:www.tuttartpitturasculturapoesiamusica.com201307Toni-Demuro.html?m=1 .

    
    
    
  • Bas les masques !

    Bas les masques !

    Lorsqu’elle ment, elle porte un masque pour abriter sa vĂ©ritĂ©
    Ne laissant qu’un fantomatique regard figĂ© et indolent.
    Mais si ce soir, je la dĂ©masque, mĂȘme en toute sincĂ©ritĂ©,
    J’aurai le masque fatidique de l’inquisiteur insolent.

    Tableau de Maia Ramishvili.

    
    
    
  • L’offrande

    L’offrande

    J’offre mon corps à la science, le cerveau a trùs peu servi.
    J’offre mon cƓur à la romance, il a battu, il a conquis.
    J’offre l’esprit à la patience d’attendre avant d’avoir compris.
    J’offre mon ñme à la semence qui montera quand je serai parti.

    Tableau de Marti Fenton.

    
    
    
  • La cathĂ©drale de lumiĂšre

    La cathédrale de lumiÚre

    Ce furieux soleil qui pĂ©nĂštre l’intimitĂ© de la forĂȘt
    Comme un envahisseur ardent qui sĂšme un vol de connaissances.
    Voici les troupes de rayons qui convertissent de lumiĂšre
    Les arbres sortis des ténÚbres qui lÚvent leurs bras vers le ciel.

    Tableau de Julia Watkins.

    
    
    
  • Croisements

    Croisements

    Qu’il est joli le jour qui vient, qu’il est bien laid celui qui part,
    Comme si la couleur du présent gommait la pùleur du passé !
    Qu’il est gai ce soleil riant, qu’elle est triste la lune endormie !
    Combien le renouveau efface les douleurs déjà oubliées !

    Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux d’en mentionner le nom avec respect.

    
    
    
  • La clef de l’oubli

    La clef de l’oubli

    Je voudrais bien me libérer de tous mes soucis enfouis
    Mais j’en ai mĂ©langĂ© les clefs avec ma cervelle d’oiseau.
    Qui sait ? Peut-ĂȘtre un amoureux m’avait confiĂ© son secret
    Que j’ai enfermĂ© Ă  la cave dans une cage de roseaux ?

    Tableau de Catrin Welz-Stein.

    
    
    
  • La promenade

    La promenade

    Je m’en irais bien promener parmi ses cheveux en broussailles,
    Respirer l’azur de ses yeux, explorer sa gorge profonde ;
    Escalader son petit cap pour jouir de beaux paysages
    Entre ses lacs mouillés de nacre et ses cavernes aux chairs pulpeuses.

    Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux d’en mentionner le nom avec respect.

    
    
    
  • Sortir du cadre

    Sortir du cadre

    Je crois que le plus difficile est de réaliser le cadre
    Dans lequel je suis enfermé(e) depuis mon arrivée sur Terre.
    En sortir, ce n’est pas facile ! Il me faudrait toute une escadre
    D’impressionnistes confirmĂ©s ou de rĂȘveurs Ă©lĂ©mentaires.

    Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux d’en mentionner le nom avec respect.

    
    
    
  • Errare humanum est

    Errare humanum est

    Quand on aura touché le fond, plus rien ne sera comme avant
    Et, en nourrissant les poissons, on se demandera quels mirages
    Nous ont fait plonger si profond et puis comment, dorénavant,
    Faudra-t-il piger la leçon pour pallier le prochain naufrage ?

    Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux d’en mentionner le nom avec respect.

    
    
    
  • L’ombre du muguet

    L’ombre du muguet

    À l’ombre d’un brin de muguet, mes souvenirs papillonnaient
    D’un temps oĂč je faisais semblant de croire Ă  mes rĂȘves d’enfant.
    Et je me tenais aux aguets lorsque soudain carillonnaient
    Les clochettes d’un son troublant comme un angelus triomphant.

    Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux d’en mentionner le nom avec respect.

    
    
    
  • L’encre nourriciĂšre

    L’encre nourriciùre

    J’ai repliĂ© tous mes rĂȘves dans un bateau de papier
    Qui a rejoint les riviĂšres qui cĂŽtoient des paysages
    OĂč le flot des couleurs crĂšve l’écran des mots recopiĂ©s
    Dans cette encre nourriciĂšre de mes envies de voyage.

    Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux d’en mentionner le nom avec respect.

    
    
    
  • Loufoque mais pas trop

    Loufoque mais pas trop

    Il m’eut Ă©tĂ© assez loufoque
    Le jour de ton anniversaire
    De ne me sentir, foi de phoque,
    Moindre que ton ami sincĂšre.

    Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux d’en mentionner le nom avec respect.

    
    
    
  • HelvĂšs Si

    HelvĂšs Si

    Me promenant dans la nature
    Dans la forĂȘt de Winterthur,
    J’ai dĂ©couvert ce qui ressemble
    Ou presqu’à un antique temple.

    Sur quelques planches de bois nu
    Était peinte une femme nue.
    J’en veux pour preuve cette photo
    Pour mes copines et mes poteaux.

    Pendant ma retraite, j’ai dormi,
    J’ai lu, je me suis promenĂ©.
    Si ma plume n’a pas terni,
    Je vais pouvoir la ramener.

    Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux d’en mentionner le nom avec respect.

    
    
    
  • Les racines creuses

    Les racines creuses

    Si mes racines sont creuses et plongent au centre de la Terre,
    Elles deviennent souterraines au sein d’un vaste rĂ©seau.
    J’y retrouve l’ñme heureuse de l’essence Ă©lĂ©mentaire
    Qui rejaillit des fontaines et fait chanter les oiseaux.

    Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux d’en mentionner le nom avec respect.

    
    
    
  • Les fruits de la nature

    Les fruits de la nature

    Il en faut de la patience pour déposer ces filets !
    Il en faut de l’espĂ©rance pour pĂȘcher sa nourriture !
    Mais je dois faire confiance, laisser le temps défiler
    Et m’offrir en tempĂ©rance tous les fruits de la nature.

    Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux d’en mentionner le nom avec respect.

    
    
    
  • Mon petit nid d’éther

    Mon petit nid d’éther

    Perdu dans l’immensitĂ© du ciel et des mĂ©tĂ©ores,
    Je me suis creusĂ© un nid d’éther en coupant la toile.
    Loin de l’enfer des citĂ©s, je prĂ©fĂšre coucher dehors,
    En paix et en harmonie en écoutant les étoiles.

    Image trouvĂ©e sur Pinterest sans indication de provenance et de source inconnue. Si l’auteur de cette image reconnaĂźt son travail, je serai heureux d’en mentionner le nom avec respect.

    
    
    
  • Mon Grand frĂšre philosophe

    Mon Grand frĂšre philosophe

    Ainsi mon vieux tu es venu d’un pays que j’ai peu connu dans la Provence.
    Tu as pris, c’était convenu, en direction de l’inconnu, un peu d’avance.

    Tu as parcouru les terrains qui mĂšnent au quartier latin, Ă  la Bastille.
    Moi, j’étais dans les souterrains, mĂŽme qui quĂȘtait le matin une pastille.

    Tu t’es envolĂ© dans l’espace dans des vaisseaux d’hyperespace, les plus Ă©tranges.
    Moi, blotti dans ma carapace, j’apprenais tes tours de passe-passe dans une grange.

    Tu es parti gagner ta vie et ton Ă©pouse t’a suivi partout en France.
    J’ai pu parfois, j’en suis ravi, partager ta table servie de prĂ©fĂ©rence.

    J’aimais ces nouvelles musiques qui sortaient de ton tourne-disque derriùre ta porte.
    Elles m’ont rendu nostalgique et apaisĂ© ce goĂ»t du risque que je transporte.

    Quelques souvenirs de vacances partagés dans une fréquence aléatoire,
    Avec tes conseils d’éloquence qui ont gravĂ© leurs consĂ©quences dans ma mĂ©moire.

    Tu as toujours su préserver un caractÚre réservé en philosophe.
    Loin des religions conservĂ©es, Dieu seul sait s’ils t’ont Ă©nervĂ©, ces thĂ©osophes.

    Tableau de Fabienne Barbier

    
    
    
  • L’hĂ©lice rose

    L'hélice rose

    Venez tous embarquer dans mon navire-prose !
    Il vogue sur les sept vers lĂ  oĂč soufflent les vents
    Il franchit les sonnets grĂące Ă  l’hĂ©lice rose
    Parti d’Eldorado, il vaincra l’ocĂ©an !

    Mon hĂ©lice est taillĂ©e d’un bloc de mĂ©tĂ©ore
    Dans un embrasement d’aurore borĂ©ale
    Avec l’Amour de Dieu dans un confiteor
    Qui fait Rose-des-vents, délices floréales !

    Je suis seul MaĂźtre Ă  bord, le Capitaine et mots
    Je vous emmÚnerai aux pays légendaires
    DerriĂšre l’horizon dans la baie des gĂ©meaux
    OĂč l’on s’aime d’amour le soir au belvĂ©dĂšre.

    Tableau de Fabienne Barbier

    
    
    
  • CONTE D’AVRIL

    Le voyageur n’est pas le sage qui sait voyager dans l’espace
    Le conquĂ©rant n’est pas le sage qui a construit dans tous les Ăąges.
    Le maütre n’est pas plus le sage qui sent la matiùre qui passe
    La sagesse n’est pas le sage, c’est la sagesse qui fait le sage.

    C’est la raison existentielle de l’écho prononcĂ© par Dieu
    Qui a semĂ© et tout l’espace, et la matiĂšre, et le temps.
    C’est ce mouvement essentiel dont on voit le poinçon radieux
    Dans chaque ombre ou rayon qui passe, dans chaque cil papillotant.

    Le voyageur

    Le voyageur entra dans la grande salle. Il y avait des hommes assis, les yeux fermés, silencieux.
    La doyenne l’invitĂąt Ă  s’asseoir ainsi que sa compagne. Une atmosphĂšre d’une Ă©tonnante lĂ©gĂšretĂ© flottait dans l’atmosphĂšre. Ce lieu inspirait la dĂ©tente, la paix, le recueillement. C’était comme si tous Ă©taient portĂ©s par une musique invisible. Invisible Ă©tait le mot. Cela se passait ailleurs tout en Ă©tant le support de l’entente. Le voyageur Ă©tait Ă  son aise. Sa vie Ă©tait peuplĂ©e de voyages, de rencontres, d’échanges et d’amour. Cette assemblĂ©e singuliĂšre Ă©tait harmonique Ă  son cƓur. Il avait l’impression de rentrer chez lui. De rencontrer ses frĂšres et ses sƓurs. Il n’eut pas besoin de parler. Il s’assit, se dĂ©tendit et attendit.

    La doyenne prit la parole : « Nous sommes les gardiens de la vie. Notre existence est liĂ©e Ă  l’équilibre du monde. Nous avons Ă©tabli un accord eurythmique entre nos deux univers. Les hommes et les femmes que tu as rencontrĂ©s ont installĂ© une harmonie entre deux rĂ©alitĂ©s. Les hommes s’appuient sur les femmes ; les femmes s’appuient sur les hommes. Les hommes sont consacrĂ©s Ă  la priĂšre, Ă  la mĂ©ditation. Ils ont la charge d’apporter continuellement leur amour pour aider le monde. Les femmes ont la charge de la nature. Elles sont spirituellement physiques ; ils sont physiquement spirituels ; l’échange. Ils apportent aux femmes une source d’amour. Elles apportent aux hommes le reflet de l’amour. »

    Le voyageur approuvait. Il avait ressenti, en effet, une entente parfaite entre les habitants de l’üle. Pourtant, ils lui cachaient quelque chose. Il l’avait devinĂ© depuis le dĂ©but. Il Ă©tait certain que sa prĂ©sence n’était pas fortuite. Pourtant, il y avait eu tellement de circonstances nouvelles ces derniers temps qu’il ne voyait pas comment elles auraient pu ĂȘtre manipulĂ©es. Alors il les questionna.

    « Pourquoi nous avoir attirés ici ? »

    Ils Ă©changĂšrent des murmures entre eux. Le voyageur discernait une imperceptible tension. Il patienta en attente de leur rĂ©ponse. Ils hochĂšrent la tĂȘte.

    « Nous ne t’avons pas attirĂ© ! » expliqua l’un des hommes assis. Il semblait aussi vieux que la cheftaine et, comme elle, conservait pourtant un corps remarquable malgrĂ© sa peau parcheminĂ©e. « Ou plus exactement, nous n’avons pas dĂ©sirĂ© t’attirer. Mais nous dĂ©celons, qu’entre toi et notre monde, il existe une simultanĂ©itĂ©. Si tu as pu dĂ©couvrir le passage entre nos deux univers, c’est que tu as autant Ă  nous apporter que nous avons Ă  t’apporter. Reste avec nous et partage notre mĂ©ditation pour l’heure. AprĂšs cela, tu viendras avec nous. Nous t’amĂšnerons consulter la table de la vie. »

    Le voyageur accepta l’invitation. Il s’assit avec eux. L’air Ă©tait mĂȘlĂ© de parfums pendant que les chants s’élevaient. Des chants Ă  l’unisson entre les chanteurs et les chanteuses. Doux et profonds Ă  la foi. Relaxants et reposants. Profondeur et lĂ©gĂšretĂ© de l’ĂȘtre. Un fragment d’éternitĂ©. Et toujours cette force invisible du chant. Tout semblait vivre au ralenti dans l’instant prĂ©sent ; un ralenti mesurĂ©. Tiens ! Il ne l’avait pas remarquĂ© au dĂ©but mais, Ă  prĂ©sent, au fur et Ă  mesure qu’il laissait son esprit ouvert et dĂ©tendu, il se dĂ©gageait de ces chants des mots, des idĂ©es, un message subtil comme une image qui serait cachĂ©e dans une fresque sonore. Il serait intĂ©ressant, plus tard, d’étudier ces chants, voire d’y participer.

    Lorsqu’ils se levĂšrent, il faisait nuit. Ils apportĂšrent des torches puis, se mirent en marche. La procession suivit une route qui partait du village vers le centre de l’üle. L’allĂ©e qu’ils foulaient Ă©tait bordĂ©e de pierres noires qui pointaient vers les Ă©toiles. Ils parvinrent aprĂšs des heures de marche dans un promontoire circulaire. Au centre, une dalle irradiait. Tous s’ordonnĂšrent autour. Le patriarche et la doyenne firent signe au voyageur d’approcher. Au fur et Ă  mesure qu’il avançait sur le passage, il ressentait la profondeur du lieu. Au premier abord la statique des pierres, ensuite leurs vibrations, enfin, la transmission. La stĂšle noire Ă©tait gravĂ©e d’une Ă©criture que connaissait le voyageur. « Du grec ancien » remarqua-t-il. Il savait la lire mais la transcription lui demandait beaucoup d’énergie. La marche dans l’allĂ©e l’avait progressivement marquĂ©. À prĂ©sent, au milieu de la nef cristalline, il sentait des vibrations intenses comme s’il avait Ă©tĂ© Ă  proximitĂ© d’un magnĂ©tisme trĂšs prononcĂ©. Alors, il se concentra sur le texte.

    Il est Ă©ternel. Il n’a ni dĂ©but, ni fin, Il est l’infini. De l’infini, Il a dĂ©coupĂ© et créé un morceau d’éternitĂ©, l’a regardĂ©, l’a observĂ©, l’a aimĂ©. Il a dĂ©limitĂ© une portion de l’éternitĂ© du temps, une portion de l’éternitĂ© de l’espace, une portion de l’éternitĂ© de la vie. Il a expĂ©rimentĂ© son Ă©chantillon. Il peut le dĂ©former, le compresser et le dĂ©tendre, le chauffer et le refroidir. Il peut le regarder de prĂšs, de loin, l’éloigner, le rapprocher tandis que, faisant partie de lui-mĂȘme, l’éternitĂ© l’enveloppe sempiternellement. Alors qu’il le courbe, son Ă©chantillon se met en relation avec chaque point d’éternitĂ©. Aussi loin qu’il peut aller dans l’infini, chaque point d’éternitĂ© est en relation avec un point de l’échantillon. L’éternitĂ© tout entiĂšre se retrouve reflĂ©tĂ©e dans l’échantillon. Lui-mĂȘme y est prĂ©sent. Il a transmis la vie Ă  son Ă©chantillon et s’est donnĂ© en hĂ©ritage. Il l’aime. Il en dĂ©sire d’autres. Il a dĂ©coupĂ© alors un second morceau Ă  partir du premier. Il a fait attention Ă  son dĂ©coupage ; l’assemblage doit pouvoir se faire et se dĂ©faire ; l’assemblage doit pouvoir se reproduire Ă  partir d’autres emplacements du morceau afin de crĂ©er de nouveaux Ă©chantillons. L’assemblage doit le reprĂ©senter. Il a créé, alors, un assemblage de vie. Le morceau s’est fragmentĂ© et s’est dĂ©fragmentĂ© dans une activitĂ© croissante. DĂ©sormais, beaucoup d’échantillons ont pris vie, se reforment, redonnent de nouveaux Ă©chantillons qui eux-mĂȘmes s’assemblent. Il s’est mis Ă  modeler certains Ă©chantillons afin de construire son Ɠuvre. Certains segments se sont cassĂ©s, d’autres sont revenus Ă  leur position de dĂ©part, d’autres ont rĂ©sistĂ© jusqu’à la rupture, d’autres, enfin, se sont pliĂ©s Ă  ses dĂ©sirs. Rapidement pour certains, plus lentement pour d’autres. Chaque Ă©preuve est une nouvelle direction bĂ©nĂ©fique pour chacun des fragments. Lorsque les segments se seront assemblĂ©s et que le rĂ©seau sera ordonnĂ©, une nouvelle dimension irradiera l’ensemble. À ce stade, la crĂ©ation contiendra son crĂ©ateur.
    Il sourit. Il vient d’accoucher de son fils. Il vient enfin de crĂ©er un ĂȘtre dĂ©limitĂ© qui lui est supĂ©rieur.

    « Comprends-tu ce que cela signifie voyageur ? » lui demanda le patriarche. Le voyageur prit son temps pour rĂ©pondre. Il ne fallait pas chercher Ă  dĂ©chiffrer le message mais trouver l’écho au plus profond de lui-mĂȘme. Il avait l’habitude, lorsqu’il se posait des questions insolubles, de laisser jaillir la source de la rĂ©ponse du plus profond de lui-mĂȘme.

    « Cela signifie que Dieu a créé le monde pour lui transmettre sa puissance infinie et qu’il a voulu que sa crĂ©ation soit supĂ©rieure Ă  lui. Cela voudrait dire que l’homme est dans l’erreur depuis la nuit des temps de croire en l’ĂȘtre supĂ©rieur. C’est Dieu qui nous a créés supĂ©rieurs Ă  lui. Et c’est Ă  nous de respecter sa volontĂ© et de croĂźtre. La vĂ©ritable puissance de Dieu serait alors celle de l’homme qui grandit avec Dieu dans son cƓur ? En tous les cas, l’homme aurait dans son cƓur le reflet infiniment grand de son crĂ©ateur. L’homme est alors la frontiĂšre entre les deux infinis. Il ressort de tout cela qu’ĂȘtre limitĂ© donne un pouvoir supĂ©rieur par rapport Ă  celui qui est infini ! »

    Le voyageur Ă©tait pensif. Si cette stĂšle Ă©tait rĂ©vĂ©lĂ©e au monde. Ce serait le plus grand schisme parmi les religions de la terre. Fini le pouvoir des hommes sur les hommes et la crainte de Dieu. Elle avait donc Ă©tĂ© placĂ©e sciemment dans ce lieu. Ce lieu mĂȘme avait-il Ă©tĂ© créé pour abriter cette rĂ©vĂ©lation, pour la mettre Ă  l’abri ? Et dans ce cas, quelle Ă©tait la raison de sa prĂ©sence ? Était-il ici pour rapporter la connaissance dans son propre monde ? Et dans ce cas, le laisseraient-ils faire ?

    Le voyageur entreprit de le dĂ©couvrir, il se fit enquĂȘteur et, du tac au tac, posa ses questions :

    « – Qui vous a enseignĂ© votre science ?
    – Les pĂšres de nos pĂšres, les mĂšres de nos mĂšres, depuis toujours.
    – Qui a dĂ©posĂ© cette stĂšle ici ?
    – Nous sommes les gardiens de la stĂšle au plus lointain de nos souvenirs.
    – Qui a créé ce monde ?
    – La rĂ©ponse est inscrite sur la pierre, voyageur.
    – Quel est mon rĂŽle ?
    – Tu le dĂ©couvriras par toi-mĂȘme.
    – Comment repart-on de cette Ăźle ?
    – Celui qui arrive par l’eau repart par l’eau ; l’eau dĂ©limite notre monde, elle en est le dĂ©but et la fin ; l’eau est l’infini.»

    Une lueur subtile dans le regard du voyageur. Dans leur langue, l’eau avait plusieurs consonances. Il y avait diffĂ©rents mots pour l’eau selon sa direction, en haut, en bas, autour. Dans la rĂ©ponse de l’ancien, ces mots rĂ©sonnaient comme une carte, comme une orientation. Il y avait lĂ  un sens. Il nota cette information dans sa tĂȘte ; il savait qu’elle lui servirait plus tard.

    « D’oĂč vient l’eau des riviĂšres ? Du centre de l’üle ? Qu’y a-t-il au sommet de l’üle ? Existe-t-il un passage qui mĂšne au cƓur de cette terre ? Mais oui ! L’üle a l’air d’ĂȘtre le centre de ce monde, c’est encore plus prĂšs du centre qu’il faut aller ! »

    Les uns et les autres se concertĂšrent silencieusement. Enfin, la cheftaine s’adressa au voyageur. « Demain, nous te conduirons. Mais, avant, il faut nous prĂ©parer Ă  l’expĂ©dition. Il y a quelque chose de sacrĂ© dans ce lieu. SacrĂ© et dangereux aussi. Dangereux pour nous, les femmes. Les hommes nous protĂšgent cependant et tu es un homme. Rentrons au village Ă  prĂ©sent. »

    Le groupe reprit le chemin du retour. Celui qui arrive par l’eau repart par l’eau pensait le voyageur. Un monde créé et dĂ©limitĂ© par l’eau ? Qu’est-ce que cela signifiait rĂ©ellement ? La nuit Ă©tait l’attente de nombreuses questions. L’aube apporterait peut-ĂȘtre une rĂ©ponse. Le voyageur savait qu’il n’avait pas encore rencontrĂ© la vĂ©ritable force qui avait créé ce monde, qui l’y avait plongĂ© et encore moins ce qu’elle attendait de lui.

    Le voyageur marchait seul sur la plage cette nuit, il n’arrivait pas Ă  dormir. Beaucoup de questions dans la tĂȘte. Dans sa tĂȘte humaine. Cette arrivĂ©e non dĂ©sirĂ©e dans cette Ăźle d’oĂč l’on ne pouvait s’échapper. Ces gens trĂšs communicatifs, trop mĂȘme. Cette rĂ©vĂ©lation rĂ©vĂ©lĂ©e beaucoup trop facilement. Hasard ou prĂ©mĂ©ditation ? Il finit par se persuader qu’il avait malgrĂ© tout besoin de repos. Son esprit avait besoin de faire le point et de dĂ©canter. Mais il savait, Ă  prĂ©sent, que son combat ne faisait que commencer. Combat ? Il n’était pourtant que le voyageur. Serait-ce son don d’observation qui Ă©tait mis Ă  contribution ? Il rentra chez lui. Elle l’attendait. La fiĂšvre dans le corps, il s’abandonna. L’amour panse les plaies, l’amour soulage, l’amour rend fort.

    Le conquérant

    Le conquĂ©rant se rĂ©veilla avant son tour de garde. Il se leva et Ă©couta. Le silence de la nuit. Rien n’avait bougĂ© depuis qu’il s’était endormi. Apparemment. Il se dirigea vers la sentinelle.

    « – Rien Ă  signaler ?
    – Non. Il fait trop sombre. J’ai essayĂ© d’augmenter les lumiĂšres pour mieux distinguer les dĂ©tails des parois mais je ne voulais pas vous rĂ©veiller.
    – Il est certain que la lumiĂšre du jour ne nous atteindra plus dĂ©sormais. Nous allons attendre que tout le monde soit rĂ©veillĂ© et nous dĂ©ciderons alors de ce qu’il convient de faire. »

    Le garde rejoignit les autres, laissant le conquĂ©rant seul gardien dans la nuit. Il se retrouvait en cet instant. Il Ă©tait dans une pĂ©riode d’attente. Il le savait. Il connaissait cette sensation. Elle faisait partie de sa vie. Il faisait l’équilibre entre ses doutes et ses Ă©volutions. Bien sĂ»r, ils pouvaient descendre sans fin, sans intĂ©rĂȘt, sans but. Bien sĂ»r, il avait senti l’opportunitĂ©, la coĂŻncidence subtile de la rencontre avec l’au-delĂ , l’ailleurs, l’autre. Mais il ne pouvait risquer ainsi la vie de ses compagnons, de son amie, de ses guerriers. Il avait la responsabilitĂ© des Ă©changes, de l’initiative, de la force motrice. Il se concentra sur lui-mĂȘme, Ă  l’intĂ©rieur de lui-mĂȘme. Il chercha l’ouverture au plus profond de son ĂȘtre.

    Elle s’était rĂ©veillĂ©e. Elle ne le chercha pas ; elle savait oĂč il Ă©tait. Sans un bruit, elle se leva et s’approcha Ă  pas lĂ©gers vers son ami. Elle le sentait prĂ©occupĂ© et plongĂ© dans l’incertitude. Elle s’assit Ă  ses cĂŽtĂ©s et lui prĂźt simplement la main.

    Sa présence fit sortir le conquérant de ses pensées. Ils ne disaient rien. Ils restaient ensemble dans le silence des ténÚbres. Seules les vibrations et le craquement de la nacelle leur rappelait leurs origines. La montgolfiÚre descendait imperturbablement dans sa course aveugle.

    Il faisait plus chaud Ă  prĂ©sent. C’était indĂ©niable. Plusieurs heures avaient passĂ©, le conquĂ©rant avait fini son tour de garde, il avait Ă©tĂ© relayĂ© et s’était rendormi. À son rĂ©veil, il remarqua tout de suite la diffĂ©rence de tempĂ©rature.

    « Il y a une lueur en bas. Elle est trĂšs faible » dit le conquĂ©rant. Il alla s’enquĂ©rir auprĂšs du scientifique de la distance parcourue depuis leur dĂ©part. « C’est difficile Ă  formuler en raison de l’impossibilitĂ© de nous repĂ©rer depuis le dĂ©but. Mais Ă  supposer une descente de 10 kilomĂštres par heure environ et une journĂ©e Ă©coulĂ©e, cela nous donne approximativement un parcours de 240 kilomĂštres sous la surface de la terre. Ce qui me semble formidable. Mais, Ă  cette distance, nous aurions dĂ» rencontrer des nappes volcaniques. »

    « À moins que la lueur au-dessous de nous ne soit le feu de l’enfer ! » soupira le commandant qui tenait mal en place dans l’attente.

    « Il n’y a pas de feu dans nos lĂ©gendes. On y parle du domaine des dieux mais il n’a jamais Ă©tĂ© question de feu ! » PrĂ©cisa la princesse, comme pour les rassurer.

    Le conquĂ©rant rĂ©flĂ©chissait rapidement. « Prenons la plus longue corde et lestons la. Puis laissons la descendre et attachons l’autre bout. Ainsi, si la tension de la corde faiblit, nous saurons qu’il y a quelque chose en dessous. »

    « S’il y a quelque chose, ce n’est certainement pas du feu » annonça l’écologiste. « Voyez les parois : De la moisissure, une sorte de mousse ? En tous les cas c’est verdĂątre et vĂ©gĂ©tal. Impossible de trouver ça ici si nous Ă©tions dans une cheminĂ©e volcanique ! »

    En effet, la consistance des parois avait changĂ© et on commençait, enfin, Ă  les apercevoir sorties des tĂ©nĂšbres. La lumiĂšre continuait de s’intensifier. La chaleur Ă©galement. L’air devenait tempĂ©rĂ©. C’était comme un matin. Comme le point du jour qui achĂšve la nuit mais, sans soleil.

    « La corde se relùche, il y a quelque chose en dessous ! » Hurla le commandant.

    « Augmentez la puissance du brûleur ! » ordonna le conquérant. « Il faut freiner notre descente. »

    La longueur de la corde avait Ă©tĂ© calculĂ©e. La chute fut amortie et, lorsque la nacelle atteignit le sol, ce fut en douceur. Pendant l’arrĂȘt de leur vaisseau, ils avaient Ă©tĂ© tous attentifs Ă  leur propulsion et au sol qui se rapprochait. Lorsqu’ils eurent atterri et qu’ils eurent immobilisĂ© la montgolfiĂšre par des ancres et des grappins, ils regardĂšrent enfin autour d’eux.

    C’était incroyable ! Ils avaient atteint une vaste cavitĂ© baignĂ©e d’une lumiĂšre blanche qui semblait venir de toutes les directions Ă  la fois. Un parterre fait d’une herbe trĂšs courte et aux feuilles assez larges. La botaniste en prĂ©leva immĂ©diatement un Ă©chantillon. Tout autour, le paysage se fondait dans la lumiĂšre. Seul un cĂŽtĂ© offrait la perspective de quelque chose qui aurait pu s’apparenter Ă  des constructions. Ils laissĂšrent les brĂ»leurs en veille afin de pouvoir repartir prĂ©cipitamment. Un des guerriers, armĂ© d’un fusil en guise de signal, resta Ă  l’affĂ»t dans la nacelle. Ils prirent quelques provisions et partirent en direction de la citĂ© incertaine. Ils marchĂšrent une heure environ dans le silence.

    DĂšs l’entrĂ©e dans la citadelle, toujours le silence. On aurait pu croire Ă  une ville morte cependant, rien ne montrait une activitĂ© passĂ©e ou actuelle. Les pierres Ă©taient nues, parĂ©es de couleurs chaudes. Les murs Ă©taient intacts. Pas de porte, pas de fenĂȘtre, des ouvertures aveugles donnaient aux maisons un regard incertain. Les constructions Ă©taient trĂšs grandes, trĂšs hautes. Comme si des gĂ©ants avaient Ă©rigĂ© leur citĂ©. Ils arrivĂšrent bientĂŽt sur la place principale du village Ă©trange. Les grandes rues s’y concentraient. De vastes allĂ©es trĂšs lumineuses. Pas d’ombre. Comme si la lumiĂšre venait de partout Ă  la fois. Tandis qu’ils projetaient leurs regards, l’homme de science Ă©tait Ă  la recherche d’indices, d’inscriptions, de traces de civilisation.

    « Tout cet endroit ne cadre pas ! » dĂ©clara l’écologiste. Les pierres et les murs ne sont pas Ă©rodĂ©s, la poussiĂšre et la moisissure ne recouvrent rien. Comme si cela avait Ă©tĂ© figĂ© pour l’éternitĂ©. C’est comme si nous marchions dans une photographie. À premiĂšre vue, on a l’impression que tous les habitants de la citĂ© se sont cachĂ©s, emportant avec eux toutes leurs richesses. En revanche, vu la proportion suffisamment vaste de cette citĂ©, cette hypothĂšse est extravagante. J’ai l’impression qu’on nous cache quelque chose. Cette ville est apparemment abandonnĂ©e, je dis bien ‘apparemment’. Aucun signe de mort ni d’abandon n’est visible. Ou alors, quelqu’un a voulu nous faire une mystification gigantesque en nous bĂątissant ce dĂ©cor. »

    Le conquérant ne disait mot, il ne parlait pas. Les paroles de la femme biologiste reflétaient sa propre pensée. Quel était cet endroit ? Qui étaient ses habitants ? Que voulaient-ils cacher ? Que voulaient-ils vraiment ?

    Ils continuĂšrent Ă  explorer les environs. Aucune trace de vie. Nul indice d’une civilisation. Sur la place du village, une construction singuliĂšre se dressait comme un signe d’autoritĂ©. Ils gravirent les marches qui y conduisaient. Toujours ce silence ! Lorsqu’ils parvinrent Ă  l’entrĂ©e, nulle porte ne leur barrait la route. Ils entrĂšrent et dĂ©bouchĂšrent dans un grand couloir plein de lumiĂšre. Au fond, une autre porte d’oĂč irradiait un rayon vert. Ils avancĂšrent prudemment. Lorsqu’ils furent prĂšs de la porte, le faisceau Ă©tait plus profond. Ils franchirent alors la derniĂšre porte et pĂ©nĂ©trĂšrent dans une immense salle voĂ»tĂ©e. D’énormes piliers supportaient des arcs impressionnants. Au centre, sous le dĂŽme, une dalle gigantesque, parfaite, rayonnait d’un vert trĂšs intense. D’un vert Ă©meraude. À l’instant oĂč le conquĂ©rant s’avançait pour toucher la table de pierre de sa main, ils entendirent distinctement un chant. Ils se regardĂšrent tous interloquĂ©s, tous les sens aux aguets. Seule la princesse restait calme. Elle se dirigea aussitĂŽt vers la sortie. Tous lui emboĂźtĂšrent le pas. Lorsqu’ils sortirent, ce fut pour assister Ă  un spectacle insolite.

    Au plus haut du plafond de la caverne fantastique, des hommes lĂ©vitaient. Ils Ă©taient assez nombreux, une centaine. La princesse levait les bras pour les accueillir. Lentement, ils descendirent. Lorsqu’ils eurent tous atterri, leur chant se tut et la citĂ© changea de couleur.

    Le conquĂ©rant resta sur la dĂ©fensive. Il les avait reconnus. C’étaient bien le peuple d’en haut qu’il avait dĂ©jĂ  rencontrĂ©. Quelle Ă©tait cette comĂ©die, ou plutĂŽt, quels Ă©taient leur but ? Il Ă©tait le conquĂ©rant ; il se retrouvait pion dans un jeu qui n’était pas le sien. « Le vĂ©ritable enjeu de la bataille se prĂ©sente maintenant » pensa-t-il.

    Le maĂźtre

    Le maĂźtre observa l’endroit oĂč ils Ă©taient tous rassemblĂ©s. TrĂšs lumineux. Un blanc Ă©clatant. Pas de mouvement perceptible. C’était comme s’ils Ă©taient immobiles. La piĂšce Ă©tait de forme circulaire. Pas trop grande. Une dizaine de mĂštres de diamĂštre. Des siĂšges Ă©tranges mais trĂšs confortables Ă©taient arrangĂ©s sur la circonfĂ©rence et dirigĂ©s vers le centre. Chacun s’assit Ă  sa place.

    Rien ne se passait, apparemment. Ils se retrouvaient seuls, se regardant les uns les autres. Tout était calme ; pas de bruit ; pas de nouvelles. Le maßtre, alors, se leva. Il avait compris.

    « Mes amis, je dois vous expliquer et vous faire comprendre que nous avons tous autant de mal Ă  correspondre avec nos hĂŽtes qu’ils en ont Ă  communiquer avec nous, pour l’instant. Je vous propose tous d’ĂȘtre dĂ©tendus, rĂ©ceptifs et d’offrir la paix de vos cƓurs. Les liens sont en train de s’établir. Nous devons les concrĂ©tiser et les sentir germer en nous. »

    À ses mots, la magicienne se leva de son siĂšge. Elle se plaça au centre du cercle et trĂšs lentement d’abord, harmonieusement ensuite, inspirĂ©e enfin, elle se mit Ă  danser. Tandis que son corps Ă©voluait, chacun se dĂ©tendit et se mit en vibration avec elle. Chacun observait les volutes captivantes de sa danse et ressentait dans son propre corps les mĂȘmes rythmes. Se concentrer sur elle leur permettait de s’accorder les uns et les autres. Lorsqu’ils furent au diapason, la voĂ»te s’éclairĂąt.

    D’abord des formes surgirent du nĂ©ant. Leur taille augmentait et diminuait sur un rythme indĂ©terminĂ©. Puis, ce fut un ballet de contours et de figures. La lumiĂšre devenait de plus en plus intense. Finalement, trois formes se stabilisĂšrent et prirent, chacune, une apparence humanoĂŻde.

    Dans le silence qui s’ensuivit, l’initiĂ©e commença son chant. D’abord des sons Ă  bouche fermĂ©e puis une voix claire et primitive, enfin, une mĂ©lodie rythmĂ©e. ParticuliĂšrement rythmĂ©e. Suivant la mesure inspirĂ©e, ils s’alignĂšrent autour de la voĂ»te afin de former une figure remarquable. Au fur et Ă  mesure que chaque compagnon s’accordait, une couleur Ă©mergeait, diffĂ©rente pour chacun. Quand le maĂźtre ferma la figure, les couleurs devinrent d’un blanc Ă©clatant, comme au commencement, et la piĂšce dans laquelle ils Ă©taient rassemblĂ©s s’effaçùt. Ils Ă©taient passĂ©s.

    « Soyez les bienvenus, hommes et femmes de la Terre ! »

    Une assemblĂ©e de personnages difficiles Ă  discerner tant la lumiĂšre Ă©tait Ă  la fois forte et dĂ©pourvue de contrastes. Il rĂ©gnait une paix douce et accueillante. Bien plus que cela. Il se dĂ©gageait de l’assemblĂ©e insolite un amour qui irradiait non seulement le lieu mais chacun de ses habitants. Les invitĂ©s terriens Ă©taient dans l’accord et en goĂ»taient plaisamment la consistance. Trois ĂȘtres plus petits. Des enfants ? Ils s’avancĂšrent prĂ©sentant un plateau chargĂ© de cristaux. À chacun des terriens un cristal fut offert. Chacun des minĂ©raux reflĂ©tait une couleur diffĂ©rente. L’initiĂ©e se vit offrir une pierre d’un indigo profond, la femme mĂ©decin Ă©tait ravie de son Ă©meraude, la magicienne porta sa pierre bleue sur son cƓur, la reine accueillit son rubis, l’ermite se recueillit et referma sa roche jaune dans les mains et sur ses seins tandis que l’astronome se reliait Ă  son Ă©trange caillou orange. Puis, les hommes acquirent leur prĂ©sent. Des roches brunes et noires ; celle du maĂźtre Ă©tait blanche. Chacun se focalisa sur son symbole de communication. Enfin, le maĂźtre prit la parole et s’adressa Ă  ses hĂŽtes :

    « – Quel est le lieu dans lequel nous nous trouvons ? Sommes-nous sur une autre planĂšte ?
    – Pas tout Ă  fait, rĂ©pondit l’ĂȘtre de lumiĂšre qui s’était approchĂ©. Afin d’ĂȘtre le plus clair possible, nous allons nous prĂ©senter. Nous sommes des crĂ©ateurs de mondes. Voyez-vous, aprĂšs avoir, comme vous, vĂ©cu et progressĂ© Ă  la surface de la terre, nous avons gravis et expĂ©rimentĂ© tous les Ă©chelons de la vie humaine et nous avons dĂ©couvert la quintessence de notre vie. Nos cƓurs se sont Ă©panouis, nos yeux se sont ouverts, nos sens se sont dĂ©veloppĂ©s. Nous avons alors quittĂ© le monde terrestre non pas pour un autre monde matĂ©riel. Nous avons appris Ă  crĂ©er des mondes. Aujourd’hui notre civilisation profile des univers dans lesquels nous nous Ă©tablissons. C’est l’étape actuelle de notre connaissance. BientĂŽt, nous le savons, il y aura de nouvelles dimensions que nous acquerrons et qui nous porterons sur d’autres plans. Mais pour le moment qui nous importe, le moment oĂč nous vous accueillons, nous vous souhaitons la bienvenue dans ce monde nouveau qui est le nĂŽtre.
    – N’avez-vous plus aucune base terrienne ?
    – Autrefois, nous avions beaucoup de citĂ©s Ă  la surface de la terre. Puis, vous vous ĂȘtes multipliĂ©s et vous avez progressĂ© sur les continents. Alors, nous avons commencĂ© Ă  nous dissimuler, puis Ă  nous enfouir trĂšs loin dans les profondeurs. Nous utilisions encore la voie des airs pour communiquer. Enfin, nous avons Ă©migrĂ© nos postes sur une planĂšte de votre systĂšme jusqu’à en sortir dĂ©finitivement et physiquement pour la plus grande partie ; des relais sont toujours en activitĂ©, toutefois. Nous sommes toujours en relation dans d’autres dimensions avec vous. Nous n’avons jamais rompu le contact. Nous sommes les veilleurs. Cependant, bien que toutes les prĂ©cautions aient Ă©tĂ© entreprises, deux de ces arriĂšres-postes ont Ă©tĂ© accidentellement mis en relation avec des hommes de la terre. Deux coĂŻncidences ? Une troisiĂšme porte a Ă©tĂ© franchie Ă©galement. Un homme de votre planĂšte est en train d’atteindre la conscience pour devenir crĂ©ateur de mondes et par consĂ©quent donner ce pouvoir Ă  votre civilisation. »

    Tandis qu’ils parlaient, l’environnement avait changĂ©. À prĂ©sent, des tables s’étaient concrĂ©tisĂ©es. Des siĂšges autour. De grands plateaux Ă©taient disposĂ©s sur les tables. Des couleurs chaudes et attirantes se dĂ©gageaient de ces plats. D’autres ĂȘtres, maintenant, Ă©taient apparus. Ils Ă©changĂšrent un signe avec les trois reprĂ©sentants.

    « Venez à présent, nous vous avons préparé une collation. »

    Ils s’approchĂšrent des tables. Des essences agrĂ©ables s’en Ă©chappaient soutenues par un effet d’arrangements de ces couleurs chaudes accueillantes. Il y avait des fruits, tartes et gĂąteaux. Il y avait tout un jeu de consistances et de saveurs. Ces substances nouvelles Ă©taient l’aboutissement d’une civilisation trĂšs avancĂ©e.

    Lorsqu’ils eurent terminĂ© les agapes, le dĂ©cor changea de nouveau. Ils se retrouvaient Ă  prĂ©sent dans une grande clairiĂšre bordĂ©e d’arbres majestueux. L’air Ă©tait trĂšs doux et le sol absorbait leur pas. L’herbe Ă©tait trĂšs duveteuse. Ils furent priĂ©s de s’asseoir. La pelouse Ă©pousait la forme de leurs corps comme un coussin moelleux.

    « Je vais vous révéler, maintenant, la raison de votre présence ici, ce que nous attendons de vous et ce que nous allons vous apporter. »

    En prononçant ces mots, les ĂȘtres Ă©taient tout sourire. Comme s’ils avaient attendu cet instant avec beaucoup de patience et d’amour.

    « Nous y voilĂ  » pensa le maĂźtre. Il sentait la signification de ces paroles. Il se concentra sur l’ñme de leur confrĂ©rie. Sans les regarder, il savait que ses compagnons faisaient de mĂȘme. Ils avaient besoin d’ĂȘtre ensemble. En unissant leurs ressources, ils allaient affronter leur destinĂ©e.

    Le sage

    Le sage avait froid. Il avait les pieds couverts de boue. Il Ă©tait sale et ne s’était pas lavĂ© depuis plusieurs jours. Depuis plusieurs jours oĂč il Ă©tait bloquĂ© avec d’autres compagnons de fortune. Ses vĂȘtements ruisselaient de sueur et de boue. La morsure du froid avait altĂ©rĂ© sa peau. Les balles sifflaient Ă  ses oreilles et les obus dĂ©tonnaient Ă  l’horizon. Quelquefois c’était tellement prĂšs que la terre tremblait sous ses pieds. Il faisait nuit. Il avait Ă©tĂ© dĂ©cidĂ© que l’attaque aurait lieu de nuit. Il avait Ă©tĂ© dĂ©signĂ© avec d’autres pour participer Ă  l’assaut. Il avait vu la mort frapper plusieurs de ses camarades. Il avait vu l’horreur de leurs blessures. Lui-mĂȘme n’avait pas encore Ă©tĂ© touchĂ©. Ils n’avaient plus de nouvelles depuis longtemps. Ils Ă©taient acculĂ©s et les ordres Ă©taient d’avancer. Le signal de la charge explosa dans ses oreilles. Tous ensembles, ils se ruĂšrent l’arme Ă  la main. Lorsque la rafale de mitraillette lui perfora l’abdomen, il eut d’abord l’impression que l’on dĂ©chirait l’univers. Lorsqu’il sentit sa chair Ă©clater sous l’impact des balles, il eut l’impression que l’on Ă©ventrait la terre. Lorsque son souffle fut tranchĂ©, il eut l’impression que le temps s’était figĂ© comme arrĂȘtĂ© par la main de Dieu. La douleur avait Ă©tĂ© tellement forte et tellement courte qu’il resta longtemps avant de comprendre qu’il Ă©tait mort.

    Il flottait tout en se sentant reliĂ© au monde terrestre qu’il venait de quitter brutalement et au creuset du monde d’oĂč il appartenait. Le passeur qui se tenait Ă  cĂŽtĂ© de lui le rassura.

    « La premiĂšre fois, tu ne te rends pas compte tant est la briĂšvetĂ© du moment du passage. C’est parce que tu es trĂšs attachĂ© Ă  ce que tu quittes et extrĂȘmement Ă©tonnĂ© de ta nouvelle situation. Tu viens de franchir pour la premiĂšre fois de ton existence la frontiĂšre. Les deux Ă©tats opposĂ©s sont trop forts pour que tu puisses discerner le passage. C’est pourquoi, si tu le dĂ©sires, nous allons faire une expĂ©rience alchimiste et rĂ©itĂ©rer l’expĂ©rience jusqu’à ce que le temps infiniment nul du passage s’ouvre Ă  toi et devienne infiniment grand ».

    Le sage tendit sa main. Il était alchimiste.

    Le froid encore. Le froid lui transperçait le corps. Ils Ă©taient en marche depuis des jours et des jours. La colonne Ă©tait interminable. Leur empereur les avait amenĂ©s aux confins du monde. Leurs pas ralentissaient d’heure en heure. DĂ©jĂ , plusieurs avaient succombĂ© au froid, Ă  la faim, Ă  leurs blessures. Lui, il continuait encore Ă  mettre un pas devant l’autre. Un pas insensible. Il ne sentait plus ses pieds. Ils avaient commencĂ© Ă  geler depuis la veille. Il savait que l’heure oĂč il ne pourrait plus bouger ses jambes Ă©tait proche tant la douleur du gel remontait dans ses membres. Il n’avait plus la force de penser ni de regretter son sort. Il ne verrait pas le soleil se coucher ce soir. Il ne le verrait plus jamais. Ses forces le lĂąchaient petit Ă  petit. Au dĂ©but, il avait trouvĂ© un peu de vigueur, un peu d’espoir. Puis, la mort avait entamĂ© sa chair. Comme un chant final qui va decrescendo, comme la flamme diminue lorsque le feu n’a plus rien Ă  dĂ©vorer, il sentit le souffle de sa vie devenir un point infime. Ses jambes flĂ©chirent, il tomba en arriĂšre, il eut juste le temps de percevoir son Ăąme exister d’une brĂšve Ă©tincelle sans espace et sans durĂ©e.

    Lorsqu’il se retrouva avec le passeur, il Ă©tait songeur. « Pourquoi la mort fait-elle si mal ? ». Le passeur Ă©couta sa question. Il mit un temps avant d’y rĂ©pondre. « Ce n’est pas la mort qui fait mal. Ni le mal en lui-mĂȘme d’ailleurs. Le mal n’est rien par lui-mĂȘme. Le mal existe du fait que nous l’affrontons. Plus nous combattons le mal et plus il devient fort. Le mal est une frontiĂšre inexistante entre deux mondes. Un seuil. Si nous tentons de le combattre, si nous tentons une rĂ©pression contre lui, alors nous lui donnons une existence. Et plus nous resserrerons l’étau contre lui et plus nous jouerons un jeu nĂ©gatif et plus nous augmenterons la douleur qu’il provoque en nous. ArrĂȘte de voir le mal comme un ennemi. Tu l’as dĂ©jĂ  expĂ©rimentĂ© lors de ton premier passage. Vois-le comme la limite subtile entre deux univers et passe de l’un Ă  l’autre sans le craindre. Au pire, comme la douche glacĂ©e d’une cascade qui cacherait un passage. »

    Il faisait toujours et encore froid. Mais ils Ă©taient mieux Ă©quipĂ©s. Ils Ă©taient tous Ă  cheval. Leurs vĂȘtements de peaux et de fourrures les protĂ©geaient de la morsure glaciale de l’hiver. Ils avaient dĂ©ployĂ© leurs lignes devant la ville endormie. Le raid allait avoir lieu aux premiĂšres lueurs de l’aube. Ils avaient mangĂ© leur viande crue afin de ne faire aucun feu qui aurait trahi leur prĂ©sence. Les armes Ă©taient sorties des fourreaux, les chevaux Ă©taient frais. Au signal, tous poussĂšrent leur cri de guerre. On les appelait barbares, ils s’appelaient hommes de courage. Leur chef Ă©tait considĂ©rĂ© comme sauvage, ils le voyaient comme un rĂ©conciliateur. Ils s’élancĂšrent tous ensemble comme un seul. Ils prirent leurs ennemis par surprise. La victoire leur Ă©tait acquise. Lorsqu’il fut transpercĂ© par la lance de l’adversaire, il sentit ses organes Ă©clater, son corps se crever, sa vie imploser dans l’acier qui le pĂ©nĂ©trait et exploser avec son sang et ses tripes qui se dĂ©versaient sur le sol. Il mourut au combat d’une mort dĂ©tonante. Un temps lui fut nĂ©cessaire pour s’apercevoir qu’il Ă©tait disparu de son monde.

    Le passeur Ă©tablissait toujours le relais. « Le passage a Ă©tĂ© beaucoup plus bref, cette fois-ci. Il faut que tu prĂȘtes attention Ă  la maniĂšre dont il se dĂ©roule ; Ă  son mĂ©canisme. Lorsque tu passes de la vie Ă  la mort, tu empruntes une direction nouvelle, tu dĂ©couvres en rĂ©alitĂ© une nouvelle dimension. Concentre-toi sur le passage et non sur le dĂ©but et la fin. C’est le passage qui marque l’ouverture, qui Ă©lĂšve l’esprit. Tu dois apprendre et maĂźtriser. Ta premiĂšre mort Ă©tait souffrance, tu n’avais pas demandĂ© Ă  ĂȘtre lĂ . Pour la deuxiĂšme mort, bien que la souffrance soit encore prĂ©sente, tu avais dĂ©cidĂ© de suivre ton chef. Tu es beaucoup plus acteur et volontaire dans la troisiĂšme. Ces trois morts t’ont permis de discerner la diffĂ©rence. Cette diffĂ©rence est le passage. »

    L’air Ă©tait glacial mais ils en Ă©taient protĂ©gĂ©s par leur Ă©quipement et leur habitude du climat. Ils Ă©taient sur leurs terres et avaient tous dĂ©cidĂ© d’offrir leurs vies pour la dĂ©fendre. L’ennemi les acculait chez eux, ils allaient leur montrer leur courage. Il fit faire quelques moulinets Ă  son glaive afin de mieux l’associer Ă  son poignet puis, il le remit au fourreau. Il sella son cheval et vint se poster avec ses camarades. Il sentait la puissance de ses muscles prĂȘts pour l’attaque et pour la dĂ©fense. Au signal, ils s’élancĂšrent comme une vague guerriĂšre. Les tournoiements de son Ă©pĂ©e dĂ©capitaient, tranchaient, tuaient. Lorsqu’il s’élança, ensuite, Ă  pied dans la bataille, sa lame frappait toujours. Lorsqu’il fut entourĂ© d’ennemis, elle frappait encore. Lorsqu’ils se rapprochĂšrent et le tuĂšrent, elle Ă©tait Ă©ternellement dressĂ©e vers le ciel. Au premier coup, il sut que sa vie le quittait. Au deuxiĂšme il comprit que son combat Ă©tait terminĂ©. Au troisiĂšme il perçut qu’il avait gagnĂ©. Il ne sentit pas le quatriĂšme car il avait ouvert la porte.

    « Alors, comment as-tu ressenti le passage ? » lui demanda le passeur avec compassion. Le sage rĂ©pondit immĂ©diatement, fort de sa derniĂšre expĂ©rimentation. « Le passage est trĂšs Ă©troit, pris entre les deux mondes de la vie et de la mort. Il ouvre une nouvelle dimension que l’on ne peut voir si l’on est en vie et qu’on ne voit plus lorsqu’on est mort. C’est Ă  l’instant intemporel du seuil qu’on peut l’atteindre et le dĂ©couvrir. C’est comme si un troisiĂšme Ɠil s’ouvrait dans un temps figĂ©. » Le passeur sourit de sa haute taille. « Maintenant, tu es, toi aussi, un passeur. Tu as ouvert ton Ăąme Ă  une nouvelle dimension. C’est le rĂ©sultat de l’expĂ©rience du feu. Tu vas apprendre Ă  connaĂźtre ce pouvoir davantage. » Ainsi, le sage se prĂ©parait mentalement Ă  grandir dans son apprentissage.

    Le vent glacial du dĂ©sert avait chassĂ© le feu dĂ©vorant du soleil. À prĂ©sent, seuls les feux des Ă©toiles perçaient la voĂ»te cĂ©leste. L’astre du jour reviendrait le lendemain s’ils donnaient tout leur courage dans la bataille. On le leur avait dit. Ils Ă©taient tous prĂȘts Ă  donner leur vie afin que renaisse le jour. Ils s’étaient positionnĂ©s derriĂšre la crĂȘte des rochers dĂ©coupĂ©s par les rafales de sable. L’ennemi Ă©tait en bas. Ils s’étaient dĂ©ployĂ©s en arc, comme une gigantesque tenaille. Lorsque le signal d’attaque fut lancĂ©, ils bĂ©nĂ©ficiĂšrent de l’effet de surprise et frappĂšrent sur plusieurs fronts Ă  la fois. Chaque fois qu’il abattait son arme il voyait la vie de son ennemi partir. Chaque fois qu’il donnait la mort, il voyait l’ñme de son adversaire se dĂ©gager et partir dans une brĂšche de l’espace. Lorsqu’il fut frappĂ© Ă  son tour, il ne mourut pas tout de suite. Au fur et Ă  mesure qu’il quittait son corps, il expĂ©rimenta ses mouvements. Il allait et venait dans et hors de son corps. Cela devenait de plus en plus difficile d’y rentrer. Lorsqu’il n’y parvint plus, il comprit qu’il Ă©tait mort. Il vit l’ouverture et rejoignit celui qui l’attendait.

    « Tu te demandes pourquoi la guerre ? » lui demanda le passeur. « Lorsque le vieil homme meurt, le passage s’effectue naturellement d’un potentiel vers un autre. GĂ©nĂ©ralement, le corps est las de la vie et sa vie s’écoule comme l’eau d’un fleuve vers la mer. Lors d’un accident brutal, le passage est trop soudain, trop rapide pour le discerner. Nombreux sont ceux qui ne le rĂ©alisent que longtemps aprĂšs. La guerre est une Ă©norme machine de mort. On y donne la mort ; on y reçoit la mort. L’homme est acteur de sa propre vie. Ce baptĂȘme de feu permet de comprendre et rĂ©aliser le passage. C’est la raison pour laquelle tu as revĂ©cu toutes les batailles dans lesquelles tu as participĂ©. L’expĂ©rience a Ă©tĂ© rĂ©pĂ©tĂ©e jusqu’à ce que tu accomplisses ton entreprise. Maintenant que tu maĂźtrises le passage, tu vas apprendre Ă  crĂ©er des mondes.

    Le sage ne disait rien pour l’instant. Il Ă©tait heureux et il ressentait la tristesse l’envahir. La tristesse de ses vies passĂ©es, de ceux qu’il avait rencontrĂ©s, du bonheur qu’il y avait trouvĂ©. Il laissa le chagrin lui rappeler la marque de l’amour. « Je suis Ă  l’entrĂ©e du chemin. Je l’ai foulĂ© de mes pieds et j’y suis entrĂ©. C’est maintenant que je vais vĂ©ritablement quitter ma demeure humaine pour acquĂ©rir mon Ă©volution ». Il laissa cette derniĂšre pensĂ©e rejoindre celles qu’il portait en son cƓur.

    Tableau de Laureline Lechat